Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /Oct /2009 17:03

 

 

 

Acte II

 

 

Scène 1 (décor 1 ; lumière du soir ; Achille pêche toujours)

 

Achille : Il en met du temps... Je parie qu'il veut en faire trop, comme d'habitude... Je n'aurais jamais dû le laisser partir ainsi... Il devrait être rentré depuis des heures... Quel imbécile je suis ! S'il lui arrive quelque chose, je ne me le pardonnerai jamais !... Patrocle, mon petit Patrocle, reviens, je t'en supplie ! Pense à moi, à mon angoisse ! Reviens, mon petit Patrocle !

 

 

Scène 2 (même décor)

 

(Ajax et Diomède entrent, portant Patrocle mort sur un brancard ; ils le déposent près d'Achille)

 

Diomède : Achille... Achille, je...je suis désolé (Achille se retourne et comprend)

 

Ajax : On a tous cru que c'était toi. Tu aurais dû l'entendre, l'ovation qu'on lui a faite quand il est arrivé ce matin ! Son apparition nous a galvanisés !

 

Diomède : Alors, tout a été très vite : ton char fonçait en première ligne, comme si tes chevaux étaient emballés !

 

Ajax : Les autres chars, comme au stade, rivalisaient de vitesse derrière lui. Les cochers hurlaient d'excitation ; les javelots filaient en pluie, des cataractes de flèches s'abattaient sur l'ennemi !

 

Diomède : Et derrière les chars, les fantassins, en rangs serrés, pique en avant ; oubliées les blessures, oublié l'épuisement ; tous brûlaient d'en découdre ! Les rangs troyens ont été enfoncés comme beurre au soleil !

 

Ajax : Les Troyens aussi ont cru que c'était toi, flamboyant et terrible, au premier rang des Grecs ! L'effet de surprise passé, ils ont tenté de résister, de se regrouper, de faire face...

 

Diomède : Peine perdue, l'assaut de nos troupes était irrésistible. Les Troyens ont reflué en désordre, tentant comme ils pouvaient de retrouver l'abri des remparts de la ville.

 

Ajax : Les nôtres les poursuivaient sauvagement. Nous avions à venger notre défaite d'hier, l'incendie des vaisseaux. On massacrait à tour de bras. Cela devenait une boucherie...

 

Diomède : De cette débandade troyenne, un seul homme s'est détaché, magnifique, debout sur son char, resplendissant de courage et de fierté. Il a attendu celui qu'il croyait être Achille. Seul.

 

Ajax : C'était Hector.

 

Achille (complètement prostré) : C'était la mort.

 

Ajax : Oui, tu as compris. Patrocle n'a pas éludé le combat. Il a fait face, splendide, avec panache. Mais face à Hector, il ne faisait pas le poids.

 

Diomède : Quand il est tombé, tout s'est arrêté. Grecs et Troyens figés, sur place. Comme si un météore venait de s'abattre à leurs pieds. Achille, mort ? C'était impensable !

 

Ajax : Alors Hector s'est penché sur le guerrier agonisant, lui a ôté son casque, et tout le monde a pu voir...

 

Achille : ...que ce n'était pas moi, en train de mourir, mais mon autre moi-même, Patrocle.

 

Ajax : Patrocle est mort très vite, rassure-toi.

 

Diomède : Les Troyens se sont jetés sur lui pour le dépouiller de tes armes, de ta cuirasse. Tu penses, posséder un fragment de ce qui t'a touché et appartenu, à toi, le fabuleux Achille !

 

Ajax : Tout juste si on a pu sauver tes chevaux et ton char...

 

Diomède : ...et le corps de Patrocle, presque nu...

 

Achille : Merci, mes amis. Laissez-moi maintenant.

 

Diomède : Si on peut faire quelque chose...

 

Ajax : On peut t'envoyer des femmes pour lui faire sa toilette...

 

Achille : Non, laissez-moi, laissez-moi maintenant. Mon dernier soir avec lui, je veux être seul à le vivre.

 

Diomède : Bon, ben tu sais où nous trouver. A plus tard.

 

(Ajax et Diomède s'en vont, embarrassés et émus)

 

 

 

 

Scène 3 (même décor)

 

(Achille, puis Thétis)

 

Achille (se couvre la tête de sable, se bat la poitrine, gémit de façon inarticulée, caresse Patrocle, l'étreint, puis martèle rageusement le sol de ses poings) :

Patrocle, Patrocle, pourquoi m'as-tu abandonné ? Je t'avais bien dit de ne pas aller trop loin, de ne pas te laisser emporter par ta fougue ! Patrocle, pourquoi ?

 

Thétis (apparaît, empressée) : Mon petit, tu as mal, je sais.

 

Achille : Maman ! Je ne peux pas vivre sans lui !

 

Thétis : Allons, allons... Ca va passer, laisse faire le temps. Tu verras, le temps adoucit toute souffrance.

 

Achille : Maman, pourquoi avez-vous laissé faire cela, là-haut, sur votre Olympe ? Tu es déesse, non ? Tu peux tout ! Et ton copain Zeus ? Il n'a donc pas de coeur ? Il ne pouvait pas empêcher cela ?

 

Thétis : Tu es injuste, Achille. Tu voulais à tout prix humilier Agamemnon, tu te rappelles ? Tu l'as eue, ta vengeance ! Et qui c'est qui l'a négociée ? C'est maman, tout de même !

 

Achille : Oui, je l'ai eue, ma vengeance ! Mais à quel prix !

 

Thétis : Ca, mon petit, tu aurais dû le savoir : tout se paie. Tu ne crois pas que ta colère pour Briséis était démesurée ?

 

Achille : Tais-toi, maman, tais-toi ! Je sais tout cela ! Dieux ! Pourquoi me suis-je laissé aller comme cela ? Pourquoi, pourquoi ? Pourquoi ne m'avez-vous pas arrêté à temps ?

 

Thétis : Si les dieux devaient passer leur temps à endiguer toutes les conneries humaines, ils n'auraient plus une minute à eux ! C'est le surmenage et la déprime assurés !

 

Achille : Mais ils ont l'éternité à eux, tout de même ! ... Que vais-je devenir maintenant ? J'ai perdu mon ami, j'ai perdu ma cuirasse et mes armes, j'ai perdu l'estime des Grecs et celle des Troyens. Je ne me supporte plus moi-même. Je veux mourir. Patrocle, attends-moi, je descends avec toi dans le royaume des morts ! (il se précipite sur le corps de Patrocle)

 

Thétis (le détachant du cadavre sans ménagement) : Bon, assez de pathos comme ça ! Tu n'es pas un peu gêné, non ? Devant tout ce monde ! Ton ami, tu le retrouveras bien assez tôt ! Tu sais, la seule et unique chose dont chaque mortel peut être absolument sûr, c'est qu'il mourra un jour. Attends donc ton tour, que diable !

 

Achille : Attendre mon tour, attendre mon tour... il suffit que je me laisse mourir sur le sable, à côté de mon Patrocle adoré !

 

Thétis : Et Hector ? Tu ne vas rien lui faire ? Toi, le champion de la vengeance ? Toi qui faisais trembler tous les peuples de la terre ? Hector te tue ton grand amour et tu ne songes qu'à geindre ?

 

Achille : Hector ? Je voudrais lui arracher les couilles, à Hector, lui crever les deux yeux, le dépecer comme une pièce de boucherie, et laisser pourrir son cadavre au soleil et sous la griffe des vautours ! Voilà ce que je voudrais lui faire, à Hector !

 

Thétis : Eh bien, le beau programme ! Pourquoi donc ne l'appliques-tu pas ?

 

Achille : Tu oublies que je n'ai plus d'armure, plus de glaive. Tu veux m'expédier au combat à poil et sans armes ?

 

Thétis : S'il ne tient qu'à cela ! Tu connais maman : un mot, un geste, et maman fait le reste !

 

Achille : Que veux-tu dire ?

 

Thétis : Tu sais, Héphaïstos, le dieu-forgeron : il me doit un petit service ; il se fera un plaisir de forger pour mon Achille nouvelle cuirasse et armes étincelantes. Suffit que je demande !

 

Achille : Ben, demande alors, et vite ! Patrocle, tu seras vengé !

 

(Thétis s'en va, légère et affairée ; noir)

 

 

 

Scène 4 (décor 3)

 

(Thétis, Héphaïstos, bossu, boiteux, un gros marteau en main)

 

Thétis : Tu veux bien exécuter ma commande en urgence, dis, mon petit Héphaïstos ?

 

Héph. (se précipitant sur elle, visiblement émoustillé) : Oh que oui, ma toute belle ; c'est si rare, une belle fille qui a besoin de moi ! (il est arrêté net par une baffe bien appliquée) Ah ?... Bon... C'est pas ça que tu voulais ? Je me disais aussi... Enfin... Peut-être une autre fois ?.... Bon... C'est quoi alors, la commande urgente ?

 

Thétis : Une belle cuirasse toute neuve, pour mon Achille, et les armes qui vont avec. Et solides, hein ! Mon Achille a dans la tête de descendre Hector, le meilleur des Troyens. Alors, pas de faille, pas de défaut, la qualité supérieure, d'accord ?

 

Héph. :Oui madame, bien madame. A vos ordres madame. Je m'y mets tout de suite. (il se retire ; Thétis en profite pour se refaire une beauté ; Héphaïstos revient avec bouclier, cuirasse, casque et épée)

 

Thétis : Déjà ! Tu es sûr que c'est bien fait ?

 

Héph.: Je suis le dieu de la forge et du feu, tu le sais bien tout de même ! Alors fais-moi confiance. Voilà le travail.

 

Thétis (rapide bisou sur la joue d'Héphaïstos) : Merci, mon gros. Tu es le meilleur ! (elle s'en va avec les armes)

 

 

 

Scène 5 (même décor)

 

(Héphaïstos et les autres dieux)

 

Zeus (s'installe pour trôner) : Qu'est-ce qu'elle te voulait, Thétis ?

 

Héph.: Des armes nouvelles pour son fils, Achille.

 

Zeus : Ah oui, Achille, quelle histoire ! Dire qu'il va encore falloir s'occuper de son combat contre Hector !

 

Héra : Tu ne vas pas remettre ça ! Hector doit mourir ! Tant qu'il vivra et combattra, les Troyens résisteront aux Grecs. A ce train-là, la guerre de Troie deviendra la guerre de Cent ans !

 

Arès : Tiens, y a de l'idée, là ! Cent ans de carnage assuré ! Je suis pour, moi ! Allez, papa Zeus, laisse vivre Hector, que ça dure, que ça dure, ouiiii !!!

 

Athéna : Sauvage, insatiable massacreur, vampire qui te saoules du sang des autres ! Comment les autres dieux peuvent-ils te supporter ?

 

Aphrodite : D'ailleurs, tu es sans cervelle : tu imagines tes beaux guerriers dans cent ans ? Une armée de croulants en train de se taper dessus à coups de béquilles en mâchonnant leur dentier ?

 

Hermès (riant) : Pas mal, un duel en béquilles ! ... Tes collègues ont raison, Arès ; emporté par ton enthousiasme, tu oublies que les mortels, eux, n'ont pas toujours vingt ans.

 

Zeus : Il faut donc bien mettre, d'une façon ou d'une autre, un terme à cette guerre. Mais rassure-toi, Arès, tu ne resteras pas longtemps au chômage ; la guerre, les humains la réanimeront, à chaque génération, d'âge en âge, jusqu'à la fin des temps. Tu auras de quoi t'occuper toute ton éternité, je t'assure !

 

Héra : Enfin une parole sage. Bon. Alors, première étape : la mort d'Hector, c'est bien ça ?

 

Zeus : C'est bien ça, oui, malheureusement.

 

Arès : Pourquoi « malheureusement » ?

 

Athéna : Parce que, boucher sans coeur et sans cervelle, Hector est parmi les humains actuels l'un des meilleurs. Il se bat bien, avec courage, mais uniquement parce qu'il le doit. Il hait la violence. Il est noble et généreux, et doit faire la guerre à cause d'un frère imbécile, ce Pâris voleur de femme !

 

Aphrodite : Dis plutôt à cause de ces Grecs dévoreurs des richesses des autres et suant d'orgueil par tous les pores de leur cuir de barbares !

 

Zeus (tonnant) : Les enfants, c'est fini ! La paix ! Toujours à critiquer les humains, mais vous, les dieux, que faites-vous d'autre que vous déchirer sans cesse ? Vous n'avez pas honte ?

 

Héra : Revenons à notre plan stratégique. Première étape, d'accord : mort d'Hector. Deuxième étape ?

 

Hermès : Moi, j'ai une petite idée...

 

Les autres : Ah oui ?

 

Hermès : Même sans Hector, les Troyens sont encore trop forts pour être battus à la loyale par les Grecs. Si vous voulez que les Grecs gagnent, il faut les faire gagner par une ruse.

 

Les autres : Une ruse ?

 

Hermès : Oui, et je m'en charge. Je sais déjà lequel des Grecs je vais inspirer pour que ça marche.

 

Les autres : Lequel, qui ça ?

 

Hermès : Ulysse, pardi ! Vous en connaissez un plus malin qu'Ulysse ? Moi, non. Il est la roublardise incarnée. Je suis sûr qu'il saura tirer le meilleur parti de mes suggestions.

 

Aphrodite (séductrice) : Hermès chéri, dis-nous en un peu plus ! C'est quoi, ta petite idée ? Tu nous émoustilles ! Allez, réponds-moi, Hermès chéri !

 

Hermès : Pas question ! Tu serais capable d'aller prévenir les Troyens en catimini. Je te connais, va ! (à tous) Vous n'avez qu'à suivre le déroulement des événements du haut de votre nuage préféré. Alors vous saisirez toute la complexité et la subtilité de ma puissance intellectuelle, par Ulysse interposé !

 

Aphrodite (dépitée) : Ben, c'est pas la modestie qui t'étouffe en tout cas ! (elle se détourne et se penche vers la Terre) Oh ! Venez voir ! Achille sort de sa tente ! Comme il est beau, tout de même, dans sa nouvelle cuirasse ! Quel panache, quelle allure ! Regardez, il bondit sur son char comme un jeune léopard, il fouette ses cavales, quelle fougue ! Il fonce vers Troie, à travers la bataille. Tous s'écartent devant lui, comme devant un torrent impétueux !

 

Athéna : Ah, Hector l'a repéré ! Que va-t-il faire ? Il hésite, Hector. Il a peur. Il sait que c'est son dernier combat...

 

Héphaïstos : La peur l'emporte, lui tord le ventre. Il fuit. Achille le course. Sauve-toi, Hector, sauve-toi, rien ne vaut la mort d'un héros tel que toi !

 

Arès : Mais laisse-le se battre, nom de Zeus ! C'est pas marrant à la fin ! Aphrodite sauve Pâris quand Ménélas allait le trucider, toi tu veux maintenant sauver Hector ! C'est pas de jeu ! Laisse-les s'étriper, quoi, qu'on ait un peu de spectacle !

 

Athéna : La ferme ! Voyou, vaurien, pauvre type ! Hector n'a pas besoin de tes vociférations ! Regarde, c'est un homme, un vrai. Il a peur, mais il se domine. Il s'arrête de fuir. Il fait face. Il attend Achille. Tu vas l'avoir, ton duel !

 

Héra : Ce qu'ils sont beaux, tous les deux, Achille et Hector, Hector contre Achille ! Quels mâles ! Quels corps ! Quelle puissance ! Et vous dites, messieurs les dieux, que les humains sont façonnés à votre image ? Hum ...

 

Aphrodite : Ca y est, ils sont aux prises. Ouaaaah ! Les coups qui partent ! Comment peuvent-ils encore tenir debout ? C'est grandiose ! ... Mais, mais... Vous voyez ce que je vois ? On dirait qu'Hector perd sa cuirasse par morceaux. C'est pas possible ! C'est pas naturel ! Son casque roule à terre, son bouclier se brise, son armure se détache. C'est pas vrai, c'est un cauchemar ! (à Zeus) Papa, papa, mais fais quelque chose ! Hector est tout nu, tout vulnérable, devant la fureur d'Achille !

 

Zeus : Ainsi en a décidé le destin, ma petite fille. Tu n'y peux rien, je n'y peux rien. Laisse la destinée d'Hector s'accomplir.

 

Aphrodite (effondrée) : Noon ! Achille l'a cloué au sol, d'un ultime coup de glaive. Il va mourir ! Il meurt ! Mon beau héros... (elle sanglote ; Athéna la relève et l'entraîne vers le fond)

 

Zeus (à Athéna) : Oui, tu fais bien, fille de la Sagesse. Notre Aphrodite ne pourrait pas supporter la suite.

 

Les autres : La suite ?

 

Zeus : Achille est déchaîné, aveuglé de vengeance et de haine. Il va traîner le cadavre d'Hector, tout sanglant, attaché à son char, dans la poussière autour de Troie, puis le ramener au camp des Grecs, sans honneurs, sans prières, sans hommage funéraire, pour le laisser dévorer par les vautours et les chiens, en offrande aux mânes de Patrocle !

 

Héphaïstos : Si les hommes ont vraiment été faits à notre image, nous ferions bien de commencer à nous poser des questions... Prométhée, ou quel que soit le nom du Créateur, il aurait mieux fait de s'abstenir, ou de se choisir d'autres modèles...

 

 

(noir)

 

 

Scène 6 (décor 1)

 

(C'est la nuit ; seule une lampe à huile brûle ; Achille, d'abord seul, assis, dans ses pensées ; le cadavre d'Hector dans un coin ; Priam entre)

 

Achille (sursaute) : Qui es-tu ? Comment oses-tu venir troubler ma méditation ?

 

Priam : Mon fils, c'est mon fils bien-aimé qui gît là, comme une carcasse de boucherie. Ne serais-tu qu'un boucher, noble Achille ? Je ne peux le croire.

 

Achille (sautant sur ses pieds) : Priam ? J'ai devant moi Priam, père d'Hector et de Pâris, et roi de Troie ?

 

Priam : C'est moi-même. N'aie crainte. Je suis venu à toi avec l'esprit de paix, en suppliant.

 

Achille : Tu es venu seul ? Tout seul dans la nuit à travers les lignes grecques ? Quelle audace ! Et nul garde ne t'a molesté ?

 

Priam : Un dieu, sans doute, me protégeait. Il fallait que cette entrevue ait lieu (il se jette aux pieds d'Achille). Achille, je le voulais de toutes mes forces ! Rends-moi le corps de mon fils, laisse Andromaque, sa femme tant chérie, l'embrasser une dernière fois, laisse-nous lui rendre les honneurs funèbres que mérite sa bravoure !

 

Achille : C'est pour me demander cela que tu as pris tant de risques ? Et si j'appelle les gardes, là, maintenant ? Si je te fais égorger, et jeter en pâture aux corbeaux avec les restes de ton fils ? Troie décapitée de son roi et de son prince en un seul soir ! Joli coup, non ? Fin d'une longue tragédie et retour à la paix !

 

Priam : Cela m'a à peine effleuré. C'était un risque à prendre. J'avais foi dans ta noblesse d'âme. J'ai toujours foi, même après tes paroles. De toutes façons, je n'aurais pas pu agir autrement : comment continuer à vivre et à régner sans avoir tout tenté pour sauver Hector du malheur éternel ?

 

Achille : Relève-toi, roi de Troie, relève-toi. Tu as raison, et ma colère et ma vengeance ont assez duré. Je sais que c'est ma faute, ma faute à moi, si Patrocle est mort. Je mesure quels ravages l'orgueil et la colère ont causés ... (il aide Priam à s'asseoir) Tu me fais penser à mon vieux père, qui m'attend au pays. Tiens, prends une coupe de vin, reconstitue tes forces. Je vais faire envelopper le corps d'Hector et atteler un char, que tu puisses dignement le ramener à Troie.

 

(Priam se lève et l'embrasse ; noir)

 

 

Scène 7 (même décor)

 

(Briséis fait des bagages : peploi dans un coffre, armes, vaisselle...; si possible, sur l'écran du fond, lueurs d'incendie ; les autres acteurs entrent à tour de rôle)

 

Briséis : Dis, Ulysse, on part déjà demain ? Tu ne perds pas de temps, toi, au moins ! Tu es sûr qu'on aura pu embarquer tout le butin, les captives, le matériel et les hommes ?

 

Ulysse (entre en scène, un gros sac sur l'épaule, d'où dépasse un petit cheval de bois) : Il le faut, Briséis ! Magne-toi le train ! Déjà dix ans que ma fidèle Pénélope m'attend. Je ne vais tout de même pas la faire attendre dix ans encore... !

 

Ajax (entre à son tour avec un gros sac) : Ah, sait-on jamais ? Avec les aléas des voyages en mer ! Enfin, soyons optimistes, on a gagné la guerre, c'est déjà quelque chose !

 

Ulysse (brandissant sa maquette de cheval) : Oui, et c'est grâce à qui qu'on a gagné la guerre ? Saluez le piège conçu par une intelligence supérieure !

 

Agamemnon (entre en traînant Cassandre comme une brute) : Salut à toi, ô intelligence supérieure d'Ulysse ! O cervelle brillantissime sans laquelle on serait toujours à se taper dessus comme des couillons. C'est vrai ça, Hector est mort, Achille est mort, des tas énormes de héros sont morts, et on se battait encore !

 

Ajax : En tout cas, qui aurait pu penser que ce serait cette nouille de Pâris qui allait liquider Achille ? Et d'une seule flèche encore ! En plein talon !

 

Briséis (émue) : C'était son seul point faible, à Achille, son talon. La nouille, comme tu dis, devait sans doute le savoir... ou alors un dieu aura guidé sa main.

 

Agamemnon : Un dieu, un dieu... laisse un peu les dieux où ils sont ! Moins on en parle, moins ils se mêlent de nos affaires, et mieux ça vaut.

 

Cassandre (sépulcrale) : Là, tu ne crois pas si bien dire, Agamemnon ! Si tu savais, ah, si tu pouvais savoir ce que les dieux te réservent...

 

Agamemnon : Va te faire foutre, espèce d'illuminée ! Je me demande pourquoi je t'ai gardée en vie au lieu de te balancer des remparts comme les autres... (lubrique) Faut dire que t'es pas mal tournée...

 

Cassandre : Arrière, barbare ! Bas les pattes ! Je suis la vierge consacrée à Apollon ! Qui osera me toucher mourra la gorge tranchée, débité en morceaux par une hache de jalousie et de haine !

 

Agamemnon : Divague, vitupère et crache tes malédictions tant que tu veux, pauvre folle. Cette nuit, Apollon ou pas, tu passes à la casserole !

 

Ménélas (entre, tendrement enlacé à Hélène) : Que voilà un programme intéressant ! N'est-ce pas, ma jolie petite colombe ? Qu'en penses-tu, mon trésor ?

 

Hélène (roucoulant) : Je n'en pense que du bien, mon doux ami, mon beau mari, mon grand mâle, mon puissant étalon ! Ah ! Je n'oublierai jamais, jamais, ton assaut final au palais de Priam ! Les colonnes qui s'effondraient, les hurlements, les flammes, l'odeur du sang, le massacre et les fuites éperdues, ma terreur à moi, pauvre gazelle abandonnée au coeur de l'horreur. Et puis toi, toi mon sauveur, mon époux et mon maître, tu t'es dressé, formidable parmi les ruines fumantes ! Tu m'avais vue et reconnue, malgré ma robe déchirée, ma chevelure dénouée, et l'épouvante qui me tordait les traits ! Et tu m'as enlevée, comme une plume, contre tes pectoraux puissants, et tu m'as sauvée de l'enfer et du carnage !

 

Ménélas : Ma toute petite, mon Hélène à moi !

 

Agamemnon : Est-ce que tu n'avais pas dit, gros balourd, que tu châtierais l'infidèle ? Tu as la mémoire bien courte il me semble...

 

Ménélas : Comment châtier plus encore cette pauvre petite tourterelle ? N'a-t-elle pas déjà assez souffert ? Vois cette taille, cette chute de reins, ces seins parfaits, l'or de cette chevelure ! Toujours aussi belle, aussi ensorcelante, après dix ans... Comment pourrais-je risquer d'abîmer une telle oeuvre d'art ?

 

Briséis : Pauvre type, c'est pas croyable... Dis, perfection, puisque te voilà en passe de redevenir reine de Sparte et femme du grand Ménélas, j'ai quelque chose à te demander...

 

Hélène : Bien sûr, Briséis, tout ce que tu veux. Je n'oublierai jamais ta gentillesse, et comme tu m'as tenu compagnie, pendant mon long exil à Troie, quand je me sentais seule, et que Pâris n'était pas là.

 

Briséis : Bon, ben voilà. Tu sais, moi, la Grèce, je n'ai pas tellement envie d'y aller. Y faire quoi ? Servante ? Au mieux concubine d'un de vos gros mâles barbares ? Non merci !

 

Hélène : Tu es jeune et belle, Briséis, et intelligente. Tu pourrais te marier, fonder une famille...

 

Briséis : Non, Hélène. Toute ma vie je resterai l'étrangère, la fille d'un peuple vaincu.

 

Hélène : Mais pense à moi, Briséis. J'ai vécu dix ans parmi vous. Vous m'avez accueillie, entourée, adoptée. Jamais les Troyens ne m'ont traitée en étrangère !

 

Briséis : Tu oublies, Hélène, que les Troyens avaient atteint un niveau d'humanisme et de civilisation dont vous, les Grecs, êtes encore loin.

 

Hélène : Tu as aimé Achille, tout de même, un de ces Grecs pourtant sous-développés, d'après toi !

 

Briséis : Achille, oui, je l'ai aimé ! Bien obligée d'ailleurs : j'étais sa captive, il ne m'a pas vraiment demandé mon avis. Remarque, il savait s'y prendre... Achille ...il était émouvant, un coeur de gosse dans un corps de rêve.

 

Hélène : Ca, pour un corps de rêve, il était servi ! Avant mon mariage, il me faisait déjà fantasmer. Après mon mariage aussi, d'ailleurs ! Tu comprends, avec le gros Ménélas, c'était pas vraiment le pied...

 

Briséis : Chuut, il pourrait t'entendre. C'est pas le moment, il vient juste de te pardonner et de te reprendre pour épouse !

 

Hélène : Ouais, tu as raison. Enfin, on peut toujours espérer qu'il se fasse trucider un jour ou l'autre, ou qu'il crève de mangeaille et de beuverie ; le plus tôt sera le mieux.

 

Briséis : Hélène ! Ecoute-toi parler ! Et tu voudrais que je quitte ma terre, les malheureux survivants de mon peuple, pour vivre le reste de ma vie au milieu de barbares tels que vous ? Sans compter les souvenirs qui m'empoisonneront jusqu'à la mort : ma ville en flammes, les enfants qu'on égorge, les filles qu'on force, les hommes qu'on massacre. Comment pourrais-je jamais pardonner aux Grecs ? Même au nom d'Achille !

 

Hélène : Bon, bon, bon, bon... Mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans, moi ? Tu voulais bien me demander quelque chose ?

 

Briséis : Oui. Demande ma liberté à ton cher mari ; qu'on me laisse ici, seule, sur la plage. Que les Grecs m'oublient et partent sans moi !

 

Hélène : Mais que vas-tu devenir ?

 

Briséis : T'occupe. Je me débrouillerai. Je ne suis pas une petite oie blanche tout droit sortie du gynécée. (elle crie) Mais rendez-moi ma liberté !

 

Ménélas : Qu'est-ce qui lui prend ?

 

Hélène : Elle veut rester ici !

 

Ménélas : Quoi ? On lui offre un aller gratuit pour la Grèce, et elle le refuse ? Les femmes sont folles !

 

Hélène : Justement, mon petit poulet en sucre, une fille comme elle, une folle, qu'est-ce qu'on en ferait, au pays ? Ne fais pas comme ton grand frère Agamemnon, qui s'encombre de cette Cassandre insensée ! Tu verras, elle lui portera malheur !

 

Ménélas : Oh, après tout, je m'en tape. Une fille de plus ou de moins ! Du moment que je t'ai de nouveau toute à moi, mon trésor ! Qu'elle fasse ce qu'elle veut ! Viens, mon ange ! (Ménélas et Hélène sortent enlacés ; Ulysse et Ajax sont sortis un peu auparavant, emportant le gros coffre ; restent Diomède et Briséis)

 

 

 

Scène 8 (même décor)

 

(Briséis, Diomède)

 

Diomède : J'ai entendu tout ce que tu disais à Hélène, Briséis. Tu as raison. Nous avons encore beaucoup à apprendre, nous, les Grecs. J'avais un ami troyen, c'était Glaucos. J'avais été son hôte, avant la guerre, pendant tout un été.

 

Briséis : Glaucos est mort ?

 

Diomède : Oui, tué par un Grec. Un peu avant sa mort, nous nous étions trouvés face à face, sur le champ de bataille. Nous nous sommes reconnus, salués avec émotion, puis détournés l'un de l'autre. Chacun de nous avait bien assez d'ennemis à affronter ! Nous pouvions bien nous épargner mutuellement !

 

Briséis : Diomède, tu dois y aller maintenant : regarde, vos navires sont prêts à lever l'ancre !

 

Diomède : Je reste, Briséis. Ils peuvent partir sans moi. Je reste.

 

Briséis : Tu restes ?

 

Diomède : Oui. Je ne veux plus tuer. Je ne veux plus me battre. Je veux construire. Je veux la paix. Je veux rebâtir sur les ruines fumantes de ta ville martyre. Je veux aimer.

 

Briséis : Nous sommes seuls, Diomède.

 

Diomède : C'est une femme comme toi que je veux aimer, Briséis. Si tu veux bien de moi. Nous serons le premier homme et la première femme. Nous réinventerons le monde, à notre façon !

 

Briséis : Nous réinventerons le monde... Mais nous essayerons d'être un peu plus malins et plus créatifs que les dieux !

 

 

 

(Fin)

 

Par Eara - Publié dans : Littérature
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Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /Oct /2009 16:55
 

L'Iliade et l'Odyssée, purs chefs d'oeuvre, contiennent en germe tous les grands genres littéraires de la future littérature occidentale, parmi lesquels la comédie et la tragédie.

Voici une tentative de transposition au théâtre (avec quelque liberté à la fin) de l'Iliade.

 

Ce texte est à la disposition de qui aimerait le jouer ou le faire jouer sur une scène, avec ou sans modifications.

 

 

 

 

« Troie »

 

(pièce en deux actes)

 

 

 

 

suggestions de décors :

 

  1. la plage occupée par l'armée grecque : du sable et des galets + projection de silhouettes de trirèmes en toile de fond et bruit de vagues

     

  2. la plaine devant les remparts troyens : le même sable et les mêmes galets + projection d'ombres de créneaux ou remparts sur la toile de fond

     

  3. le séjour des dieux sur l'Olympe : idem + projection d'une cime neigeuse et production de nuages de fumée au ras du sol

     

 

personnages (une même personne peut jouer un rôle grec, un rôle troyen et un rôle divin) :

 

  1. chez les Grecs : Achille, Patrocle, Agamemnon, Ménélas, Ulysse, Diomède, Ajax et Briséis

     

  2. chez les Troyens : Hector, Andromaque, Cassandre, Hélène, Priam

     

  3. chez les dieux : Zeus, Héra, Hermès, Athéna, Aphrodite, Arès, Thétis, Héphaïstos.

 

 

 

 

 

Acte I

 

Scène 1 (décor 1)

 

(Briséis, une cithare ou guitare en main)

 

Briséis : « Mènin aeide théa, Pèlèiadeô Achillèos... » Ah, pardon, tout le monde ne sait pas le grec, c'est vrai. Attendez, que je vous traduise : « Chante, déesse (c'est la muse inspiratrice d'Homère, cette déesse), la colère d'Achille, fils de Pélée... » Eh oui, toute cette affaire, cette fameuse guerre, et puis l'Iliade, l'Iliade d'Homère, c'est juste à cause d'une grosse colère, une grosse colère d'enfant gâté à qui on a volé son jouet préféré.

Faut dire, Pâris, le fils du roi de Troie, il n'avait pas fait dans le détail : voler tout bonnement la belle Hélène à son légitime époux, le roi grec Ménélas, le propre frère du souverain le plus puissant de l'époque, Agamemnon !

Furieux, furibond, furibard qu'il était, Ménélas ! Apoplectique ! Il pleurait des larmes de rage, il trépignait, il hurlait à la vengeance. Il s'en foutait bien, de sa belle Hélène, croyez-moi, mais son orgueil, ça oui, il en avait pris un coup !

Et faut pas croire, innocents que vous êtes, qu'il allait arranger cela tout seul, comme un grand, avec honneur et dignement. Non, non, non. Grand frère Agamemnon devait s'en mêler, et tous les autres rois grecs avec lui, et surtout le divin Achille. Oui, « divin », parce que sa maman, Thétis, est une déesse. C'est pour ça qu'il est si beau, si racé, si léger, et si fort, et qu'il court si vite. « Achille aux pieds légers » qu'ils l'appellent. Une guerre sans Achille, c'est comme une rave-party sans techno.

 

Les voilà donc tous devant Troie, faisant les fiers-à-bras, sûrs d'expédier cette gué-guerre en deux coups de cuiller à pot. Ah ouiche ! Ca fait maintenant neuf ans qu'ils campent ! Ils commencent à la trouver longue, l'escapade en Asie ! Et puis, c'est peut-être plus la peine : dix ans après, la belle Hélène, elle est peut-être plus aussi fraîche... Alors, tant d'efforts pour récupérer une vieille bique épaissie par les pâtisseries d'orient..

Mais il y a l'orgueil, et la gloire ! De quoi ils auraient l'air, s'ils revenaient au pays bredouilles ? D'ailleurs, Hélène, ils s'en sont toujours fichus. C'est Troie qui les fascine, son or, son emplacement stratégique, son pétrole (oh, pardon, c'est un anachronisme, mais quoi, maintenant ou il y a trois mille ans, vous voyez une différence ?)...

 

 

Scène 2 (même décor)

 

(Briséis, Achille)

 

Ach.: Briséis, sacrebleu, qu'est-ce que tu fabriques ? Encore à chantonner avec ta cithare ? T'as rien d'autre à faire ? Masse-moi le dos plutôt ! Faut que je sois en forme. Il y a assemblée des chefs. La situation est grave, la peste règne parmi les soldats, on en a tous ras-le-bol, on veut rentrer. J'ai deux mots à lui dire, moi, au grand chef Agamemnon ! (Briséis lui masse les épaules) Ah! Ça fait du bien ! Encore, encore !

 

Br.: Mais arrête de gigoter comme ça, mon poussin ! Allez, cool détends-toi. Tu es le plus beau, tu es bien plus fûté qu'Agamemnon, tu trouveras bien les paroles qu'il faut. (massages) Tiens, tu as discuté avec ton pote Ulysse ? Il n'a peut-être pas de gros bras, mais il compense avec sa cervelle.

 

Ach.(bougonnant) : Ulysse, Ulysse, c'est vrai, il est malin, même trop malin pour moi. Je pige pas toujours tout ce qu'il dit. Et puis ne te mêle pas de politique. La politique et la guerre, c'est des affaires d'hommes, d'hommes comme moi. Et si « on » me laissait faire, il y a longtemps que cette fichue guerre serait réglée.

 

Br.(mi-ironique, mi-tendre, une tape sur les fesses d'Achille) : Allez, va, mon poussin. Va à la grande assemblée des chefs. Et sois fin et subtil, comme c'est dans ta nature !

 

Ach.: C'est plutôt toi qui vas dégager, princesse. Le rendez-vous est ici même, sur ce coin de plage à l'écart des soldats. Pas la peine que la troupe nous entende discuter. Et ne laisse pas traîner ta cithare !

 

(Briséis sort)

 

 

 

Scène 3 (même décor)

 

(Achille, Agamemnon, Ménélas, Ulysse, Diomède, Ajax ; Agamemnon fait passer du vin à la cantonade, une fois qu'ils se sont assis dans le sable)

 

Agam.(après un renvoi sonore) : Pas mauvais, ce petit vin, hein ? Mes hommes l'ont trouvé hier dans la cave d'une ferme qu'ils venaient de piller. Profitez-en, y en a encore plusieurs amphores. Sans compter la fermière et quelques jolies servantes... Enfin, passons aux choses sérieuses maintenant. Je vous ai convoqués, mes bien chers frères d'armes, pour trouver une solution à la crise : les hommes s'épuisent, la peste s'est installée, et Troie est toujours là, debout derrière ses remparts, bourrée de richesses, à nous narguer.

 

Ménélas : Sans compter mon Hélène, dont cet abruti de Pâris use et abuse impunément depuis binetôt dix ans ! Oh, quand je pense à ça, je bouillonne !

 

Ulysse : Bon, ben, n'y pense pas alors, et rassieds-toi, vieux frère. Sérions les problèmes. Il faudrait commencer par juguler l'épidémie. La peste n'épargne personne. Imagine que tu l'attrapes, toi, Ménélas. Tu te vois couvert de bubons pleins de pus prêts à éclater, avec quarante degrés de fièvre, rampant dans ta sueur et ta bave ? Beûrk ! Et puis si tu crèves, on aura l'air fin ! Car c'est qui qui veut récupérer sa petite Hélène chérie, dis ?

 

Agam.: Ok, ok, tu as raison, Ulysse, comme toujours. On peut savoir comment tu vas t'y prendre pour régler son compte à la peste, à part prier les dieux ?

 

Ulysse : Justement, parlons-en, des dieux. Tu sais, Agamske, ce qu'il dit, le grand-prêtre de l'armée ? Que c'est à cause de toi que la peste s'est déclarée ici, oui, oui, à cause de toi !

 

Agam.: A cause de moi ? Et pourquoi ? C'est quoi cette connerie ?

 

Ulysse : Ce vin que tu offres si généreusement, il provient d'un pillage, pas vrai ? Un pillage parmi d'autres. Et il n'y a pas que le vin qui soit volé par tes hommes. Il y a les femmes aussi. Chryséis, ça te dit quelque chose ?

 

Agam.: Chryséis, la jolie blonde que j'ai honorée parmi tant d'autres captives ?

 

Ulysse : « Honorée » comme tu dis est un terme trop raffiné pour ce que tu as dû lui faire subir... Enfin... Il se trouve que Chryséis est prêtresse d'Apollon et qu...

 

Agam.(le coupant) : Et alors, où veux-tu en venir ?

 

Ulysse : Tu es stupide ou quoi ? Tu sais comme moi qu'Apollon est le dieu qui commande à la peste ! Ta Chryséis a appelé son dieu à son secours, et sa malédiction s'abat sur nous !

 

Agam.: Et alors ? Que veux-tu que j'y fasse ? D'ailleurs, tout ça, c'est des inventions et des mythes pour débiles mentaux !

 

Ulysse : Peut-être, pour des esprits éclairés comme le tien, ô grand roi Agamske. Mais pas pour la troupe. Eux, ils y croient, à ces inventions. Tu es responsable d'eux, ils attendent de toi une solution.

 

Achille : Ben, c'est pas compliqué : y a qu'à libérer Chryséis. On remet la poupée à son père et à son dieu, pas tout à fait intacte, c'est vrai, mais enfin c'est un geste, quoi. Histoire d'apaiser Apollon et sa peste.

 

Agam.: Jamais de la vie ! Chryséis est le soleil de mes jours et la lune de mes nuits !

 

Ménélas (pouffant) : Ouaah ! Je ne te savais pas si lyrique, grand frère ! Allez, ce n'est qu'une esclave après tout, une prise de guerre, et une barbare par-dessus le marché !

 

Agam.: Tu peux parler, toi, insensé, insensible, égoïste, sale gosse, enfant pourri-gâté à sa maman ! C'est pour qui qu'on se tape cette guerre, qu'on moisit ici depuis neuf ans, qu'on perd nos forces et notre jeunesse devant les murailles imprenables de cette maudite Troie ? C'est pour qui, hein ? Réponds ! Ce ne serait pas pour une certaine Hélène, une pouffiasse qu'a même pas su résister au premier bellâtre venu, ce falot de Pâris, un étranger ! Ah, elle était belle, la reine de Sparte, la femme du grand Ménélas ! Et c'est toi qui vient me faire la leçon, me donner des conseils ? Mais je rêve !

 

Achille : T'excite pas comme ça, Agamske. Tu sais très bien qu'Hélène n'était qu'un prétexte. Qu'on était bien contents de l'avoir, ce prétexte, pour venir conquérir Troie et ses richesses.

 

Agam.: C'est pas de ça qu'on discute. Te mêle pas de mes affaires. Ménélas est jaloux de moi, comme d'habitude !

 

Achille : Ménélas a raison. Tu dois libérer Chryséis. C'est important pour les soldats. Ca rétablira ton autorité.

 

Agam.: Mais c'est pas possible ! C'est une coalition contre moi ! (aux trois autres qui baissent le nez) Mais dites quelque chose, vous ! Vous voulez ma peau, hein, vous voulez saper mon moral en m'enlevant cette fille que j'aime, le repos du guerrier, que j'ai conquise de haute lutte à la pointe de mon glaive !

 

Achille : Ignoble soudard ! Sac à vin ! Lâche et pervers personnage ! Ce sont tes soldats qui l'ont conquise à coups d'épée, pas toi ! Toi, tu étais bien planqué sur une colline, en train d'organiser la tuerie et le pillage, de loin, comme d'habitude !

 

Agam.: Ferme-la, Achille, ou je ne réponds plus de moi ! Comment oses-tu, insensé, m'injurier ainsi ! (Diomède et Ajax s'interposent) Paix, mes braves. C'est bon, je sais me dominer. D'ailleurs, la bave d'un crapaud ne peut atteindre un astre rayonnant...

 

Ulysse : Bon, on fait quoi, maintenant ?

 

Agam.: Voilà ce qu'on va faire : Ajax et Diomède vont aller chercher Chryséis, et la rendre à son dieu et à son temple. Mais il ne sera pas dit qu'Agamemnon, le roi des rois, restera sans captive sous sa tente alors que vous tous jouissez de la vôtre. En contrepartie, vous m'amènerez Briséis, la petite chérie d'Achille. J'ai dit.

 

Achille : Méfie-toi, salopard. Si tu fais cela, ma vengeance sera terrible !

 

Agam.(ricanant) : Vraiment ? J'en tremble !

 

Achille : Très bien. A ta guise. Désormais, l'armée grecque combattra sans moi. Je rentre sous ma tente. Je fais grève, et mes hommes avec moi. Bon amusement, vous allez déguster. Et c'est toi qui l'auras voulu, Agamemnon.

 

(Il sort) (Noir)

 

 

 

Scène 4 (décor 3)

 

(Zeus, Thétis)

 

Zeus (nerveux) : Alors, chère collègue ? Je savais que tu allais débarquer sur l'Olympe. Ca ne pouvait pas rater. C'est à propos d'Achille, pas vrai ? Le fiston a du chagrin ? On lui a pris sa bonne amie ? Il pleure après sa maman ? Et maman Thétis se précipite chez tonton Zeus pour qu'il arrange tout ça ! Je me trompe ?

 

Thétis : Non, ô grand Zeus. Comme d'habitude, tu as deviné mes pensées. Quelle finesse, quelle perspicacité ! Tu es vraiment le plus beau, le plus grand, le plus intelligent, le plus puissant, notre souverain à tous !

 

Zeus : Oui, bon, mais tu sais quoi ? Le plus beau, le plus puissant, etc, il n'aimerait tout de même pas que sa femme Héra te trouve ici. Alors, ne traîne pas trop...

 

Thétis : Tu es le maître, ô Zeus, tu peux tout. Fais taire ta mégère de bonne femme, si elle râle !

 

Zeus : Comme tu y vas ! On voit bien que ce n'est pas toi qui es mariée avec elle... Bon, écoute, Thétis, sois sympa, ne traîne pas ici. Pour ton fiston et son problème, je verrai ce que je peux faire. Tu as ma parole. File maintenant !

 

Thétis (s'en allant) : J'ai ta parole, tu as promis, Zeus, tu le jures ?

 

 

 

Scène 5 (même décor)

 

(Zeus, Héra, qui croise Thétis en entrant)

 

Héra : Sacrénom, qu'est-ce qu'elle manigance encore, celle-là ? Qu'est-ce que tu lui as encore promis, hein ? Pour quoi a-t-elle ta parole ? Allez, accouche ! Je ne te lâcherai pas tant que tu ne me l'auras pas dit. Je la déteste, cette peste. C'est une intrigante. En plus, elle se croit belle, irrésistible. Non mais, tu as vu comme elle minaude ! Elle fait la fière, la supérieure, parce qu'elle a pondu un fils pas comme les autres, son petit Achille chéri. Ah ! C'est pour Achille, hein, qu'elle est venue t'enquiquiner ? Qu'est-ce qu'il lui faut, à Achille ? Il n'a même pas encore été fichu de faire gagner la guerre aux Grecs. Neuf ans que ça dure, bientôt dix ! Elle peut bien se vanter ! Alors, mon lapin, j'ai vu juste, hein ? C'est bien d'Achille qu'il s'agit, hein, hein, dis ?

 

Zeus : Tu es vraiment insupportable ! Oui, c'est d'Achille qu'il s'agit. Et oui, j'ai promis à Thétis de l'aider à se venger d'Agamemnon.

 

Héra : Quoi ? Et comment vas-tu t'y prendre ?

 

Zeus : Ca, ce n'est pas très difficile ! Il suffit de provoquer une belle bataille rangée entre les deux armées et de laisser les Troyens massacrer les Grecs, juste ce qu'il faut pour qu'Agamemnon se morde les doigts d'avoir provoqué la grève d'Achille.

 

Héra : Tu ne vas pas faire ça ! Mais c'est monstrueux ! Tu oublies que les Grecs sont mon peuple chéri, et aussi celui d'Athéna, ta fille adorée. Tu oublies que cet imbécile de Pâris, ce pâle prince troyen, nous a méprisées, elle et moi, au concours de beauté, pour donner la palme à Aphrodite, cette pétasse ! Je te le dis, Zeus, si tu donnes la victoire aux Troyens, moi, je te déclare la guerre : tu auras la vie impossible, je serai après toi à chaque instant. Tu n'auras plus aucun repos, même la nuit !

 

Zeus : Ah bon ? Parce que j'en avais jusqu'à présent ?

 

 

 

Scène 6 (même décor)

 

(Zeus, Héra, les autres dieux attirés par les éclats de voix, sauf Thétis)

 

Hermès : Papa, qu'est-ce qui se passe ? Tu es tout pâle. Tu veux une coupe d'ambroisie pour te calmer ?

 

Zeus : Non merci ! Emmène plutôt cette mégère hors de ma vue !

 

Athéna : Allons, papa, ne t'excite pas comme cela ! Qu'est-ce qui se passe encore ? Vous ne pouvez pas apprendre à vous parler posément, belle-maman et toi ?

 

Arès : Laisse-les se disputer, ils adorent ça. Moi aussi, j'adore. Je ne suis pas le dieu de la guerre pour rien.

 

Héra : Justement, dieu de la guerre ! Tu vas être à la fête ! Tu sais ce qu'il veut faire, ton père ? Une super-bataille, là-bas, en bas, dans la plaine de Troie.

 

Arès : Youpie ! Je n'attendais que cela. Ils faisaient un peu trop de trêves à mon goût, ces derniers temps. Génial, papa ! Je descends tout de suite, je veux voir ça de près. Mmm, l'odeur du sang et des tripes éclatées, les hurlements, le choc des armes. J'en bave. Merci papa, à plus ! (il sort)

 

Athéna : Il est complètement givré. Bon, moi je retourne à mes bouquins et à ma lyre. Hermès, si tu as du temps à perdre, regarde ce qui se passe sur Terre et viens me faire un compte-rendu... (elle sort)

 

Aphrodite (minaudant) : Moi, la guerre, j'aime pas, je préfère l'amour.

 

Héra : Ca, on savait. Mais, finalement, cette guerre, c'est la faute à qui ? Dis ? Ca serait pas la faute à l'amour, des fois ? Si tu n'avais pas été promettre à Pâris la plus belle femme du monde pour prix de ton élection au concours de beauté, il n'y aurait pas de guerre de Troie, je te le rappelle !

 

Aphrodite : Je ne suis pas responsable de la folie des hommes. Désolée si j'inspire des passions. Ce qui est sûr, c'est que la plus belle, c'est moi.

 

Zeus (fulminant) : Trêve de discussions, les femmes ! Les choses sérieuses commencent en bas !

 

(Aphrodite et Hermès se penchent pour observer et font leurs commentaires ; Héra, nerveuse, fait les cent pas ; Zeus trône, olympien ; bruitage de chocs d'armes et vociférations)

 

Hermès : Les deux armées sont formidables. Regarde, on dirait deux marées d'équinoxe qui s'avancent l'une vers l'autre sur le sable de la plaine.

 

Aphrodite : Tiens, ils s'arrêtent. Pourquoi ? Oh, regarde, deux héros seulement se retrouvent au milieu pour s'affronter. C'est qui ?

 

Hermès : C'est Ménélas, voyons, le mari cocu, et l'autre... ah mais c'est Pâris, l'amant magnifique !

 

Aphrodite : Tu vois, hein, Héra, qu'il est courageux, mon petit Pâris. Ce n'est pas qu'un esthète, il sait manier les armes ! Non, mais regarde, il se bat comme un lion contre cette grosse brute de Ménélas !

 

Hermès : En tout cas, c'est pas bête : au lieu de faire se massacrer des milliers d'innocents, ils s'affrontent enfin seul à seul, les deux mecs vraiment concernés. Ils auraient peut-être pu y penser plus tôt.

 

Aphrodite : Tu oublies les marchands d'armes et les multinationales. Fallait bien leur assurer quelques années de prospérité.

 

Hermès : Oui bon, tu ferais bien de suivre le duel, toi, au lieu de faire de la haute politique : ton Pâris chéri est en mauvaise posture.

 

Aphrodite : Nooon ! Il est tombé à la renverse, Ménélas lui fonce dessus ! Il va le massacrer ! Pâris ! Attends ! J'arrive ! (elle sort en courant)

 

Hermès : Quelle folle elle aussi ! Mais, qu'est-ce qu'elle fabrique ? Elle environne Pâris d'un nuage épais et l'enlève ! Ha ha ha ! Ménélas se retrouve tout con : plus d'adversaire à tuer ! Ce qu'il a l'air fin ! Ta fille est tout de même insupportable, dis, papa Zeus ! Ils avaient eu une bonne idée, pour une fois, les humains ! Ce duel au lieu d'une bataille rangée... Parfois je ne te comprends pas. Pourquoi tu ne fais pas obéir un peu plus cette sale gosse d'Aphrodite ?

 

Zeus : Ah, mon fils, tu sais pourtant bien qu'elle détient un pouvoir plus fort que tous les autres : celui de l'amour et du désir. Même moi, avec toute ma puissance, j'y suis soumis plus souvent qu'à mon tour... (grand fracas d'armes et hurlements)

 

Hermès : Que se passe-t-il ? Oh non ! Ils ont recommencé à se taper dessus ! Les Grecs ont cru à une trahison, à un piège. Tu entends, la trêve est rompue !

 

Zeus : Il fallait qu'il en soit ainsi, mon fils. Je l'ai promis à Thétis. Laisse aller la folie des hommes.

 

Hermès : Ils sont déchaînés ! Tu devrais venir voir, papa, ça, c'est du spectacle ! En tout cas, Arès s'en donne à coeur joie. Quel enragé ! Il excite les deux camps et court de l'un à l'autre. Oups ! Mais qu'est-ce qu'elle fabrique là, Aphrodite ? Elle est complètement folle, ma parole ! Elle se bat elle aussi ! Mais viens voir ! Nichons au vent, chignon défait, et vlan et vlan, les coups qu'elle flanque aux Grecs ! Ouille, ouillouillouille ! Je crois qu'elle vient de se prendre une beigne.

 

Aphrodite (elle se précipite échevelée dans les bras de Zeus) : Papa, j'ai bobo ! Regarde, un méchant Grec m'a tapé dessus !

 

Zeus (la cajolant) : Là, là, ma chérie, ce n'est rien. Ca va passer. Attends, papa va donner un bisou sur le bobo. Là, ça va déjà mieux. Reste ici maintenant, ma colombe d'amour, c'est pas des jeux pour toi, ça. Tu es bien plus performante dans d'autres ébats...

 

Aphrodite : Mais, papounet, les Troyens gagnaient justement ! Laisse-moi retourner les aider, qu'ils en finissent une bonne fois avec ces salauds de Grecs !

 

Hermès (toujours observant la bataille) : Pas la peine, petite soeur. Ils en finissent sans toi, comme des grands. Viens voir ! Hector, leur prince, est déchaîné ! Ils sont arrivés jusqu'aux vaisseaux grecs. Regarde ! Ils commencent à y bouter le feu ! C'est dingue !

 

 

Scène 7 (même décor)

 

(les mêmes + Athéna, qui entre affolée)

 

Athéna (à Héra, parlant de Zeus) : Tu es sa femme, fais quelque chose ! Sers-toi de tes atouts à toi ! Toi qui te vantes d'être aussi belle qu'Aphrodite ! Secoue-toi les fesses, sapristi !

 

Héra : Oui, oui, bon, bon. Si tu crois que c'est facile d'aller contre sa volonté !

 

Athéna : Tu ne peux pas laisser crever nos Grecs comme cela ! Ils ont encore des choses à accomplir dans l'Histoire ! Et le Parthénon, et Socrate, et Sappho, et l'atome, et la démocratie ! Qui va les inventer, si on les abandonne maintenant ? Allez, Héra, un petit effort. Je sais bien que Zeus n'est plus très frais, mais ferme les yeux, et fonce !

 

Héra : Oui, oui, bon, bon. Aide-moi vite, là, à m'arranger un peu. (Athéna lui donne un look ravageur)

 

Athéna : Ok, tu es superbe. Mets-y le paquet et mets-le nous hors-jeu le plus longtemps possible, qu'on puisse descendre aider les Grecs vite fait.

(elle fait signe à Hermès, entraîne Aphrodite, et tous trois sortent)

 

 

 

Scène 8 (même décor)

 

(Zeus, Héra)

 

Héra : Mon Zeus, tiens, je t'ai apporté un peu d'ambroisie. Tu dois être épuisé, à tenir dans tes mains le destin de tant de héros sur terre, et la paix entre tes enfants-dieux au ciel.

 

(Zeus, un peu étonné, goûte l'ambroisie)

 

Héra : C'est bon, mon Zeus ? Tu en veux encore ? Non ? (elle se glisse langoureusement sur ses genoux) Moi je sais ce que tu voudrais bien... Oh ! Le petit coquin ! ... Mmm, c'est bon ce que tu me fais là... Ouiii, continue... Ca donne des frissons partout... Dis, si on allait dans notre chambre, mon délicieux bien-aimé ? Parce qu'ici, ce n'est pas très discret...

 

Zeus (l'emportant dans ses bras) : Oui, ma colombe, mais vite fait, hein, parce que je n'ai pas que ça à faire moi, hein !

 

 

(noir)

 

 

Scène 9 (décor 2 ; lumière : l'aube pointe à peine)

 

(Cassandre, en prières, puis Hélène, qui arrive, furtive)

 

Cassandre : O dieux, se peut-il qu'enfin vous ayez entendu nos prières ? Qu'enfin le destin penche en faveur de Troie ? Se peut-il, Apollon, que tu m'aies inspiré de fausses visions ? Pourtant j'ai vu, horreur, dans mon délire sacré, Troie en flammes, et les Troyens massacrés ! Auriez-vous, ô dieux, pris de pitié, enfin, pour mon peuple, changé d'avis ?

 

Hélène : Cassandre, belle prêtresse, que fais-tu ici, devant les remparts ? La nuit tire à sa fin ! Des espions grecs pourraient rôder !

 

Cassandre : Je ne pouvais dormir. Je suis hantée de visions d'horreur et pourtant Hector semble mener les nôtres à la victoire... Mais toi, Hélène, toi, pourquoi te trouves-tu ici ? Les Grecs pourraient te voir toi aussi !

 

Hélène : Justement, qu'ils me voient ! Qu'ils me prennent, et me ramènent à Ménélas, mon gros porc de mari !

 

Cassandre : Que t'arrive-t-il, belle-soeur, tu t'es disputée avec Pâris ?

 

Hélène : Pas du tout, je sors de ses bras, encore tout ivre de son odeur et de ses mains... Mais je ne peux plus supporter ces blessés, ces morts, ces veuves éplorées, tant d'horreurs ! Et pourquoi ? Pour l'orgueil d'un cocu ! Ménélas veut sa femme ? Me voici, et qu'on en finisse.

 

 

Scène 10 (même décor)

 

(les mêmes + Priam)

 

Priam : Mes filles, vous ici ! Rentrez vite à l'abri des remparts. Le soleil va se lever, et la bataille va reprendre bientôt.

 

Cassandre : Priam, toi le roi de cette ville tant convoitée, papa, fais quelque chose ! Hélène veut nous quitter, elle veut se livrer aux Grecs, pour stopper la guerre !

 

Priam : C'est un beau geste, ma fille, noble et courageux. Remarque, tu aurais peut-être pu y penser plus tôt... Voilà bientôt dix ans qu'on se tape dessus pour tes beaux yeux. (Il la prend aux épaules et la contemple) C'est vrai qu'ils sont beaux, tes yeux, je dirais même fascinants. (Il semble hypnotisé, mais se secoue) Mais ne fais pas cela.

 

Hélène : Mais pourquoi ? C'est la seule solution !

 

Priam : Parce que mon fils t'aime. Je t'aime. Tous les Troyens t'aiment. Tu es devenue notre mascotte, l'incarnation d'Aphrodite sur terre, la grâce faite femme. Avec toi la poésie et la passion sont entrées dans notre ville.

 

Cassandre (en aparté) : Ben merde alors ! Et nous là-dedans ? On est de la crotte ?

 

Hélène : Jamais personne ne m'a sorti des trucs comme ça ! C'est drôlement beau, dis donc ! Tu en as encore des compliments pareils ?

 

Priam (se reprenant) : Oui, bon. Il y a une autre raison, Hélène. Ce n'est plus la peine que tu te livres. Cela ne changerait rien. Les Grecs attaqueraient quand même.

 

Hélène : Mais pourquoi cela ?

 

Priam : Que tu es innocente ! Tu crois vraiment qu'ils ont réuni cette armée immense, passé la mer, et assiégé Troie depuis tant d'années juste pour récupérer une femme, si jolie soit-elle, s'appellerait-elle même Hélène ? Je ne voudrais pas te décevoir, ma poupée, mais tu n'es qu'un prétexte.

 

Hélène : Ah bon, un prétexte ?

 

Priam : Bien sûr, ouvre les yeux : ce que veulent les Grecs, c'est piller nos richesses, conquérir notre terre, s'assurer du passage vers la Mer Noire. Nous sommes un enjeu stratégique. Toi, tu n'as été qu'un pion sur l'échiquier de leur politique.

 

Cassandre : Priam a raison, Hélène. Voilà pourquoi je continue à avoir des visions d'apocalypse.

 

Hélène : Tu crois cela, toi aussi ? Mais quels salauds, ces Grecs !

 

Cassandre : Je le crois, oui. Désolée pour toi, beauté. Mais rassure-toi. Moi qui connais l'avenir par la grâce d'Apollon, je peux te dévoiler qu'à travers les siècles d'autres peuples, même très puissants, se serviront encore de faux prétextes pour saccager des pays convoités...

 

Hélène : Ca me fait une belle jambe ! Mais que faire alors ?

 

Priam : Rien, ma chérie ; rentrer au palais, soutenir le moral des blessés et des veuves, prier les dieux. C'est tout ce qu'il nous reste à faire.

 

 

Scène 11 (même décor)

 

(les mêmes + Hector, arrivant en armes, épuisé)

 

Priam : Hector, mon fils bien-aimé, héros des Troyens, tu as laissé tes compagnons d'armes ? Ne s'apprêtent-ils pas à reprendre l'attaque des vaisseaux grecs ? Le soleil va se lever.

 

Hector : Oui, père. Mais j'ai fait des cauchemars toute la nuit. Le surmenage sans doute. J'ai de sombres pressentiments. J'ai pensé que cela me ferait du bien de vous revoir, tous, et de serrer Andromaque et notre fils dans mes bras. Ce sera peut-être pour la dernière fois. (Cassandre et Hélène sanglotent)

 

Priam : Je crois que voilà justement Andromaque. Elle non plus ne doit pas pouvoir dormir... Elle arpente les remparts en berçant le petit.

 

 

Scène 12 (même décor)

 

(les mêmes + Andromaque, son bébé dans les bras)

 

Hector : Andromaque, ma chérie ! Déjà debout ? Et dehors ?

 

Andromaque : Je n'ai pas fermé l'oeil, cette nuit. Je voulais essayer de te voir avant que la bataille reprenne... que tu embrasses ton fils une d...

 

Hector (la coupant tendrement): Une dernière fois ? Oui, je sais. (Il la serre contre lui, les autres sortent discrètement) Moi aussi j'ai un mauvais pressentiment... Mais tu sais que notre destin à chacun est entre les mains des dieux. Nul ne meurt avant son heure... et mon heure n'est peut-être pas encore venue.

 

Andromaque : Ne retourne pas au combat ! Tu en as assez fait pour Troie. Laisse les autres se débrouiller, laisse Pâris défendre sa ville et la femme qu'il a volée voici dix ans !

 

Hector (doucement) : Tu sais bien que je ne peux pas faire cela.

 

Andromaque : Et pourquoi pas ? Est-ce que ton honneur et ta gloire, est-ce que l'opinion qu'ont de toi les Troyens comptent plus pour toi que ton fils et moi-même ?

 

Hector : Tu sais bien que non, Andromaque. Tu sais que je vous aime plus que tout au monde. Mais si j'abandonne les Troyens, si la ville est prise, nous serons tous massacrés, notre bébé et toi aussi, à moins que tu ne sois traînée en esclavage... Je hais la guerre ! Dieux, que je la hais ! Puisse celle-ci être la dernière qui oppose les humains entre eux ! Mais je dois la faire, pour tenter de nous sauver tous. Tu comprends cela, n'est-ce pas ? Oui, je sais que tu comprends.

 

Andromaque (pleurant dans ses bras) : Mon amour... Merci pour tout ce que tu as été pour moi. Fort et tendre, protecteur et joyeux, attentif et si vivant, si vivant. Merci pour ce petit garçon, notre fils, petit prince...il est tellement beau, tellement beau... Dis au revoir à papa, petit prince, dis au revoir à papa. (Elle lui fait embrasser le bébé puis se jette dans ses bras en sanglotant ; il la caresse pour l'apaiser)

 

Hector (levant le bébé à bout de bras) : O dieux, faites que mon fils devienne un prince de paix, et non, comme moi, un prince de guerre. Adieu, ma chérie. Sois courageuse. Il ne m'arrivera rien tant que les dieux ne l'auront pas décidé. Rentre au palais et va les prier. Je t'aime. des yeux) Je t'aime ! Je t'aime .

(Il la détache de lui, lui remet le bébé dans les bras et s'éloigne lentement en ne la quittant pas des yeux) ( Andromaque s'enfuit, en larmes, mais se retournant souvent, avec un sourire courageux, pour lui faire signe)

 

(noir)

 

 

 

Scène 13 (décor 1) (lumière : le soleil vient de se lever)

 

(Achille, assis dans le sable, est en train, par exemple, de pêcher à la ligne + Patrocle)

 

Patrocle : Achille ! Secoue tes puces ! Tu vas bouder comme ça encore longtemps ? Le soleil se lève, enfile ton armure, allez ! La bataille va reprendre.

 

Achille : Fous-moi la paix, Patrocle, j'irai pas.

 

Patrocle : Mais, bon sang ! Les Troyens vont nous battre ! Hier soir, ils ont réussi à enflammer trois de nos bateaux. Rien ne pourra plus les arrêter, sinon toi ! (séducteur) Mon bel Achille, mon Achille à moi, Achille l'invincible, Achille le puissant, Achille aux pieds légers, Achillou, je t'en prie, il est si beau mon Achillou, dans sa brillante armure... Rien que d'y penser, j'en ai les genoux qui flanchent ! Allez, mon chéri, viens !

 

Achille (se dégageant nerveusement) : Fous-moi la paix, je te dis ! Et va onduler du cul ailleurs ! Comment peux-tu venir me relancer ici ? Briséis a pris mon coeur, j'en crève qu'elle soit plus là, et tu le sais très bien ! Allez, ouste, du vent !

 

Patrocle : T'as pas toujours dit cela, ingrat ! (le singeant) « Briséis a pris mon coeur, j'en crève qu'elle soit plus là... » C'est pas ma faute, à moi, si elle n'est plus là, t'as qu'à t'en prendre à Agamemnon !

 

Achille : Justement, c'est ce que je fais ! Je voudrais bien voir la tronche qu'il tire, Agamemnon, devant les Troyens qui nous acculent à la mer et incendient nos bateaux. Il fait moins le fier maintenant, hein, Agamemnon ?

 

Patrocle : Ben, à propos, y a quelque chose que je ne t'ai pas dit...

 

Achille : Quoi encore ? Allez, accouche !

 

Patrocle : Ben, hier, Agamemnon, il a envoyé une ambassade.

 

Achille : Une ambassade ? A qui ? Aux Troyens, à Hector ?

 

Patrocle : Non, ici, à toi.

 

Achille : Tiens, tiens... à moi... Et c'était qui, les ambassadeurs ?

 

Patrocle : Ajax et Ulysse.

 

Achille : Ajax et Ulysse, la force et l'intelligence... Et que voulaient-ils donc ?

 

Patrocle : Que tu reviennes au combat.

 

Achille : Tiens, tiens, Agamemnon commence à flancher... Donc, que je revienne au combat, comme ça, comme si rien ne s'était passé ?

 

Patrocle : Non, ils proposaient plein de choses en échange !

 

Achille : Ah oui ?

 

Patrocle : Des armes de prix, des filles, des esclaves, des étalons superbes et... Briséis.

 

Achille : Briséis ? Pourquoi ne m'as-tu rien dit, crétin ?

 

Patrocle (baissant le museau) : Pour une fois que je t'avais à moi tout seul...

 

Achille (sa colère se mue peu à peu en tendresse, puis en désir): Espèce de salopard, d'excité merle, calculateur et pervers ! (il lui tombe dessus, ils roulent dans le sable) Alors comme ça, tu tiens si fort à moi, tu m'aimes tant que ça ? Moi aussi, tu sais, mon petit Patrocle. T'es un bon gamin, mon bel éphèbe à moi, tu es la prunelle de mes yeux.

 

Patrocle (timide) : Et... Briséis ?

 

Achille : Briséis, Briséis, je l'aimais bien aussi. Faut avouer qu'elle a un joli petit cul... Mais tu sais, au fond, j'avais surtout besoin d'un prétexte pour emmerder Agamemnon.

 

Patrocle : Tu le détestes tant que ça ?

 

Achille : Je le hais, ce gros lard, cette outre à vin, pétant d'orgueil, avec tous ces lâches qui lui lèchent les bottes dans l'espoir de recueillir une miette de gloire ou de richesse tombant de ses lèvres gluantes. Pouah ! Comment ai-je pu m'embarquer dans cette guerre avec une bande pareille ?

 

Patrocle : L'appétit de gloire, Achille, et ton orgueil aussi...

 

Achille : Mon orgueil, oui, mais un mâle sans orgueil n'est pas un vrai mâle, n'est-ce pas, mon bel éphèbe ? (quelques papouilles s'échangent)

 

Patrocle : Dis, Achille chéri, ça me tripote quand même...

 

Achille : Je pense bien, j'arrête pas de te tripoter...

 

Patrocle : Non, pas toi, beauté. Mais l'idée que, pendant qu'on se pelote ici, sur le sable chaud, les autres sont en train de se faire massacrer...

 

Achille : Bon, ça te tracasse tant que ça ? Voilà ce que tu vas faire. Tu dis que les Troyens ont peur de moi, que je les impressionne et que ma présence au combat rendrait courage aux Grecs ? Eh bien, prends mes armes, et enfile ma cuirasse, saute sur mon char et fouette mes chevaux, et fonce dans la mêlée. On te prendra pour moi, le but sera atteint, et moi je peux rester ici à bouder tranquillement et à faire chier Agamemnon en taquinant le poisson.

 

Patrocle (sautant sur ses pieds) : Achille, mon beau lion des steppes, tu es un chou ! C'est génial, ton idée ! Moi, déguisé en toi ! Génial ! Youpiiiiiie !

 

Achille : Hé, calmos, camarade. Ne vas pas faire l'imbécile, surtout ! C'est dangereux, la guerre ! Ne va pas trop loin, contente-toi de te montrer, de pousser quelques hurlements à ma façon, de mouliner quelques fois du glaive, et tu reviens ici. Tu as bien compris hein ? Pas d'imprudence ! C'est que je tiens à ta peau, n'oublie jamais ça !

 

Patrocle : Moi aussi, t'inquiète pas, je tiens à ma peau (il revient en courant déposer un bisou sur la tête d'Achille, déjà en train de re-pêcher), et à la tienne aussi, mon Achillou !

 

 

 

Par Eara - Publié dans : Littérature
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 08:52

Nous eûmes ainsi des moments d'intense communion, de discussions passionnées, mais, de plus en plus, Odysseus se réfugiait dans le silence. Fatigue ou découragement, la passivité le gagnait, l'engluait, l'empêchait de se battre contre la maladie. Il avait des sursauts de vitalité où il m'attirait dans ses bras, mais renonçait vite, lâché par son corps. Mes caresses réveillaient encore parfois le plaisir en lui ; mais il était gâché par son impuissance, désormais, à l'éveiller en moi.


-Odysseus, mon amour, te souviens-tu de notre conversation, il y a quelque temps, sur le secret du bonheur ?

-Je me souviens, oui. Tu avais parlé de partage, justement.

-Et d'éphémère. Ce qui rend si précieux les instants vécus à la mesure humaine, c'est qu'ils sont uniques, et ne se renouvellent jamais à l'identique. On vit un moment sublime, on se rassure en pensant qu'on pourra le reproduire, mais on apprend vite que c'est impossible. Il faut saisir les bonheurs sur le vif, dans l'absolue conscience qu'ils ne reviendront plus. De là leur prix. Une pépite d'or vaudrait-elle tant aux yeux des hommes si les plages en étaient couvertes comme de grains de sable ?

-Calypso, tu es merveilleuse et irritante : toujours tu dégages le côté lumineux des choses et des gens. En vérité, tu m'épuises, et, en vérité aussi, je suis devenu un vieil impotent acariâtre qui n'attend plus que la mort.



Odysseus, sans le vouloir, m'apprit alors la plus dure des souffrances : celle de l'impuissance. Il se dégradait lentement sous mes yeux, se repliait sur lui-même, bougonnait et râlait devant sa faiblesse et ses maladresses. On aurait dit que le destin lui reprenait cruellement, à petites doses, tous les dons dont il l'avait comblé au cours d'une vie hors du commun. Il se voyait mourir, il se sentait disparaître à petit feu. Et je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais rien faire d'autre que d'assurer son confort matériel, l'entourer de tendresse, de présence, tenter de rire encore et de métamorphoser par l'humour les petits drames quotidiens, pics de la maladie envahissante. Ma souffrance était de ne pouvoir transférer en lui, en cet humain qui m'était si cher, une goutte de ma vigueur, un filet, ne fût-ce qu'un filet d'élan vital, mais bien d'être condamnée à l'assister dans sa lente agonie.

Au fond de moi, je savais qu'il me restait cependant un pouvoir : celui de l'aider à mourir, à décider de l'instant du passage. Odysseus le savait aussi. Il n'avait pas peur. Il savait, pour en avoir déjà une fois atteint le seuil, quel éblouissement l'attendait au large du grand océan inconnu. Mais il hésitait encore à abréger son séjour terrestre, sans doute parce qu'il m'aimait et que, physiquement trop faible désormais pour assurer seul son passage, il ne voulait pas m'imposer d'avoir à le tuer.



Un soir, c'était la fin de l'été, nous étions étendus côte à côte sur la plage, non loin de la grotte. Je parvenais encore à le déplacer jusqu'au bord de la mer en le tirant sur une natte solide que j'avais tressée tout exprès. Des coussins sous la nuque, il pouvait ainsi contempler les jeux des vagues et de l'écume, ceux des dauphins qui venaient fidèlement le saluer, et les nuances du ciel en harmonie avec celles de l'eau. Il sentait la brise, et les parfums dont elle était saturée, et les derniers rayons lui doraient encore la peau. Une à une, les étoiles s'allumèrent. Il renversa la tête pour mieux les contempler, et son regard s'y perdit. Sa main, tiède et faible, était dans la mienne. Moi aussi, je reposais dans la paix, sous la voûte infinie et grandiose.

-Calypso, c'est maintenant, me dit-il.

Je pressai sans rien dire mes lèvres sur sa main, la déposai doucement sur le sable, m'agenouillai près de lui, et encerclai son cou de mes doigts. Nous nous regardions intensément.

-Merci, souffla-t-il.

Il mourut très vite, dans un dernier spasme du corps qui cherchait à aspirer, malgré l'étau de mes mains, un peu d'air encore, avec dans le regard une infinie reconnaissance.




Toute la nuit je restai près de lui, le visage dans la splendeur du ciel étoilé. J'étais en paix. Il ne souffrait plus. Il était redevenu le héros de sa légende, plein de force et de vie, et capable d'aimer. Il était, à son tour, devenu immortel.



Au lever du soleil, une houle de chagrin me submergea. Je réalisais que plus jamais le regard clair d'Odysseus ne s'éveillerait sur la magnificence du jour. Je me laissai aller aux sanglots, secouée comme une épave que la vague rejette. A travers la brume des larmes et du désespoir filtra peu à peu la conscience : c'était sur moi que je pleurais, sur ma solitude retrouvée et sur le temps infini qu'il me fallait affronter sans lui, sans me perdre dans la nostalgie de lui.

Alors je me levai, traînai son corps sur la natte près des tombeaux de ses compagnons perdus -il y avait tant d'années maintenant !- et enterrés là de ses mains. Je creusai une fosse à sa taille, dans le sable et les rocailles. Le soleil montait dans le ciel. J'avais chaud et mal, mais le labeur me soulageait. Je déposai Odysseus au fond, sur un lit de feuillage odorant, et lui mis entre les doigts un rameau de notre vigne. Puis lentement, comme pour ne pas lui faire de mal, comme si son corps pouvait encore sentir, j'ai recouvert Odysseus. Il était couché le visage vers l'océan, vers l'infini et l'absolu où, depuis cette nuit, il vivait désormais pour toujours.




Le calme était revenu en moi. Je savais que je ne pourrais garder estime et paix avec moi-même qu'en m'engageant dans l'aventure humaine aux côtés des frères mortels d'Odysseus.

A la certitude d'une éternité solitaire, j'ai choisi de préférer le risque d'aimer.





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Par Eara - Publié dans : Littérature
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 08:49

Les jours suivants nous rassérénèrent. Odysseus accomplit, comme d'habitude, ses longues marches à travers l'île, avec moi ou en solitaire, à la recherche de bois mort pour le feu, d'herbes aromatiques pour parfumer nos plats, de criques sablonneuses au pied des falaises pour la sieste ou pour la pêche, ou, tout simplement, pour le bonheur de se fondre dans la nature et sa sauvage beauté. Au fil du temps, son inquiétude s'atténuait ; nous voulions tous deux croire à un faux pas inconscient pour expliquer sa chute, et nous n'en parlions plus. Mais, au fond de moi, je savais qu'il ne s'agissait pas d'un banal accident, que c'était une alerte, un signe du corps qui annonce qu'il se fatigue, qu'il tend vers son horizon. Au fond de lui, Odysseus savait aussi. Mais nous ne disions rien, pour savourer pleinement les dernières étapes de notre chemin à deux. Nous rassemblions chacun nos forces pour le temps à venir. Jamais encore les ciels ne nous avaient paru si profonds, les nuits si envoûtantes, les jours si embaumés.


L'alerte suivante se déclencha en mer, tout aussi inopinément que la première. Nous nagions, loin de la côte, croisant l'itinéraire habituel de nos amis dauphins dans l'espoir de les saluer et de partager quelques instants leurs jeux. Tout à coup Odysseus jeta un appel affolé : ses jambes ne répondaient plus, il ne se maintenait à la surface qu'à la force des bras, et, à la manière dont il moulinait dans l'eau, je me rendais compte que ses forces faiblissaient rapidement. Je fus près de lui en quelques brasses, le retournai sur le dos d'un vigoureux coup d'épaule, et, la main gauche en coupe sous son menton, nageai de toutes mes forces en le remorquant ainsi jusqu'à la plage. Affalés l'un près de l'autre sur le sable mouillé, nous reprenions haleine, sans paroles, comme deux naufragés. Il me prit la main. Sa main à lui tremblait.


-Merci, Calypso. Sans toi je me noyais. C'eût d'ailleurs été mieux ainsi, sans doute. Mais je suis content de pouvoir vivre encore un peu.

-Odysseus, mon amour, ne parle pas ainsi !

-Tu sais bien que je suis malade, ma chérie. C'est un mal sourd : sans souffrir physiquement, je me sens pourtant tellement épuisé au moindre effort, depuis quelque temps ! C'est aussi un mal qui prend en traître. Ses attaques sont sournoises et imprévisibles, elles cassent net l'élan vital et donnent un avant-goût de la mort. Puissé-je mourir avant de devenir une charge ou un danger pour toi.

-Un danger ?

-Tout à l'heure, dans les vagues, j'aurais pu, par mon poids inerte, t'attirer au fond et te noyer avec moi.

-Odysseus, je suis immortelle, tu as oublié ?


Il me regarda interloqué, puis se mit à rire, un grand rire franc, communicatif, qui faisait du bien après la tension des derniers moments.


-Eh bien oui, j'avais complètement oublié ! Je t'aime tellement, et toi, tu m'aimes tellement, que cette petite différence s'est complètement effacée ! C'est merveilleux, non ?

-Oui, lui répondis-je, bouleversée, c'est merveilleux. Continue donc à l'oublier. Mais gardes-en le souvenir dans un coin secret de ton âme, qu'il te rassure au moment du danger : rappelle-toi qu'à moi il ne peut rien arriver.

-Sauf le malheur de me perdre, ajouta-t-il en souriant.

-Présomptueux ! lui rétorquai-je, souriant moi aussi.


La seconde d'après, je m'écroulais en sanglots entre ses bras. Il me laissa pleurer tout mon soûl. Il me berçait contre lui en me caressant les cheveux. Lui aussi, j'en étais sûre, était ému, pas à l'idée de sa mort prochaine, mais bien à celle de mon chagrin futur.


Le soleil et la brise nous avaient séchés. Péniblement, rescapés d'un long voyage au coeur de nous-mêmes, nous nous sommes redressés et avons pris le sentier de la grotte, main dans la main. Odysseus pouvait marcher. Ses jambes répondaient à nouveau à l'impulsion de ses nerfs, même si elles tremblaient un peu.

Ce soir-là, nous débouchâmes un flacon de vin vieux à l'arôme rare et puissant, que je tenais, d'un passé lointain, souvenir d'un amant divin envolé depuis vers d'autres amours. Ce fut, pour Odysseus et moi, l'une des soirées les plus parfaites de notre longue intimité.


La vie quotidienne reprit son cours. Nous étions simplement plus prudents. S'il partait en solitaire pour une balade à travers l'île, il me prévenait de son itinéraire. Il ne nageait plus jamais seul au large ; je l'accompagnais, ou nous attendions le passage de la bande amie des dauphins. Odysseus avait totalement confiance en eux, se souvenant avec netteté de l'aisance et de l'efficacité avec lesquelles ils l'avaient sauvé, des années auparavant.

Les activités d'Odysseus étaient de plus en plus souvent coupées par de longues périodes de repos. Il somnolait, le menton sur la poitrine, en pleine matinée, dès son retour de la corvée bois, avant et après les repas, comme si manger, porter la nourriture à la bouche, était en soi épuisant. Souvent, pour donner le change, il prenait, avant de s'installer dans le creux de sable tiède qu'il s'était ménagé à l'ombre de la grotte, sous la vigne, des rouleaux de ma bibliothèque, et faisait mine de s'y plonger. Le coeur serré, je l'entendais, quelques instants après, ronfler péniblement, le nez dans sa barbe, les papyrus et les tablettes répandus à ses côtés.


Un soir, il faisait très doux, c'était le début de l'été, nous mangions dehors, près du foyer, et la mer violette devant nous berçait langoureusement les derniers reflets du couchant. Odysseus voulut lever sa cuiller pleine à ses lèvres. Il ne put achever son geste. La cuiller échappa à sa main débile et retomba avec fracas dans la soupe d'herbes, éclaboussant sa tunique et le sable alentour. Alors une révolte incontrôlable le prit. Il saisit à deux mains son écuelle encore pleine et la lança, de toutes les forces qui lui restaient, contre un rocher voisin. Puis il explosa en imprécations sauvages.

-O dieux, ou qui que vous soyez, vous êtes contents ? Vous vous amusez bien ? Quel régal, n'est-ce pas, le grand héros Odysseus, le vainqueur de Troie, le roi chanté par les poètes, l'amant d'une immortelle, le symbole de l'intelligence et du courage, réduit à un vieillard impotent, qu'une nounou doit nourrir à la petite cuiller ? Vous ne pouviez pas me laisser au moins le bénéfice d'une fin honorable ? Les hommes ne sont-ils, pour vous, que des jouets, des pions sur le grand échiquier du monde où chaque jour, à vos heures creuses, vous déplacez une pièce d'un doigt négligent, juste pour vous distraire, et voir ce que cela va donner ? Ou, pire, tout cela est-il concocté à l'avance, savamment, cyniquement, pimenté des délices de la cruauté ? Ah je vous hais, je me hais, je voudrais mourir, ne plus penser, ne plus lutter, avoir la paix, me reposer... oui, me reposer.


Il s'effondra, épuisé.

-Odysseus, je suis là, me hasardai-je tout bas.

-Oui, je sais, souffla-t-il. Il vaudrait mieux pour toi que nous ne nous soyons jamais rencontrés.

-Ne dis pas cela. Tu as changé ma vie. Tu m'as fait comprendre et aimer, oui, aimer les humains.

-Comment peux-tu penser cela, toi qui es si forte, si puissante dans ta divine jeunesse et ton savoir de déesse, riche de tant de siècles ? Qu'ai-je bien pu t'apporter, moi, larve humaine promise à la déchéance et à la mort ?

-Odysseus, arrête ! hurlai-je tout à coup.

J'étais bouleversée par tant d'ingratitude envers lui-même. La colère montait en moi comme une digue à opposer à cette vague de révolte et de fureur.

-Tu oublies, repris-je, toutes ces années lumineuses vécues à deux, avant ton retour à Ithaque, et après, quand tu as choisi de revenir ! Tu oublies nos étreintes, nos fous rires, nos courses folles, la douceur des soirées devant la mer, les jeux avec les dauphins et les oiseaux du large, tu nies tous ces trésors que les dieux t'ont offerts ? Ces mêmes dieux que tu injuriais à l'instant ! Quant à moi, crois-tu que je t'ai accueilli chez moi, dans ma grotte secrète, inconnue des humains depuis les débuts du monde, par pure bonté d'âme ? Les dieux ne sont pas bons, tu l'as dit toi-même. Si je t'ai reçu ici, et si je t'ai gardé, et si je te garde encore, vieux débile déchu, c'est que je t'aime ! Et cela, aimer, c'est la plus belle expérience qu'il m'ait été donné de vivre, à travers toute mon éternité ! Je ne t'en remercierai jamais assez, mets bien cela dans ta pauvre tête. Et dis-toi bien aussi que je t'aimerai toujours, pour l'humanité inaltérable qui est vissée à ta carcasse, même si cette carcasse se dégrade encore, même si tu te mets à baver, à pisser dans ta tunique, à avoir besoin de moi pour te laver, te nourrir, même si tu ne peux plus me faire l'amour. Je m'en fous ! Je t'aime, toi, Odysseus.


Au fur et à mesure que se dressait contre la sienne la digue de ma propre colère, je sentais Odysseus s'assouplir, s'apaiser. Mes paroles pénétraient en lui comme un philtre, colmataient les déchirures et endormaient la souffrance. Moi aussi je me vidais peu à peu de ma fureur. Mais, poussée par les derniers spasmes de l'émotion, je lui dis encore :

-Tu sais, quand tu es arrivé dans ma vie, j'étais consciente des risques que j'acceptais. Depuis si longtemps je les avais soigneusement tenus éloignés de moi, depuis si longtemps je protégeais farouchement ma solitude et ma sérénité ! Je sais maintenant que c'est vous, les humains, qui détenez le secret du vrai bonheur. Sans toi je ne l'aurais jamais appris.

-Le secret du vrai bonheur ?

-Oui, et il est double : le partage, et l'éphémère.

-Tu veux dire que partager avec moi les beautés du monde te les a rendues plus précieuses ?

-Infiniment plus. Cela les a sorties de la banalité. Parce qu'elles ont brillé dans ton regard, parce qu'elles ont fait battre ton coeur. Parce que nous en avons parlé, ou parce qu'elles nous ont poussés à parler d'autre chose, des choses de la vie, de nous-mêmes. Parce que tu es un révélateur pour moi comme je suis, je l'espère, un révélateur pour toi.

-Et la souffrance, et la peur, et la colère, cela aussi tu as aimé les partager ?

-Cela plus encore. Peut-être parce qu'alors j'ai eu l'illusion de pouvoir t'apaiser, te rassurer, assumer une part de ta douleur. Alors j'ai eu l'impression de te servir à quelque chose, et de grandir moi-même à travers toi.

-Et c'est important de servir à quelque chose à quelqu'un ?

-Je croyais que non ; je croyais que c'était vain. Je sais maintenant que c'est un ingrédient essentiel du bonheur.

-Calypso, que vas-tu devenir ? Je vais mourir, tu le sais. Avec qui partageras-tu, après ?

-D'autres naufragés échoueront sur mon île ... Ou peut-être est-ce moi qui partirai.

-Partir, toi ? Où ça ?

-Je ne sais pas encore. Me plonger dans le monde des hommes. Sourire au désespéré, parler au solitaire, tenir la main du mourant, lutter aux côtés des héros ignorés, tu sais, tous ces hommes et toutes ces femmes qui se battent au quotidien, sans relâche, et qui n'ont nul poète pour les chanter. Tout cela, je le ferai en pensant à toi, je le dédierai à ta mémoire.

-A travers toi je serai donc immortel, moi aussi.

-N'est-ce pas comme cela que cela fonctionne chez les humains ? Crois-tu donc que notre immortalité, à nous les dieux, soit tissée d'autres fils que ceux de votre foi ?

-Veux-tu dire que si les hommes cessaient de croire en vous, vous n'existeriez plus ? Que votre survie dépend de la foi des faibles mortels ?

-Bien sûr, Odysseus, c'est évident. Mais sois tranquille, mes collègues divins et moi, nous ne sommes pas près de disparaître. Les rites qui nous honorent et nous perpétuent évolueront, les religions changeront de noms, des dieux nouveaux, parfois résumés sous une appellation unique, naîtront et mourront, les hommes se déchireront en leurs noms, comble de l'aberration !, mais l'humanité aura toujours besoin de croire en l'idéal, de tendre à la perfection, de rêver à l'absolu. Que sommes-nous d'autre que leur personnification, quel que soit le nom qu'on nous donne et les cultes dont on nous honore ?

-Tu quitterais, dis-tu, ton île, tant de paix, tant de beauté, pour les turpitudes, les horreurs et le vacarme du monde des hommes ?

-Odysseus, le grondai-je gentiment, tu es la preuve vivante que les hommes ne sont pas tous mauvais, et que les mauvais parmi eux possèdent des pages plus claires dans le livre de leur vie, de même que les héros ont leurs pages plus sombres. Rappelle-toi les massacres devant Troie, et ta vengeance sur les prétendants de ton épouse...

-Calypso, tu ne sais du monde des hommes que ce que je t'ai raconté. Tu seras choquée, blessée, déçue, révulsée. Tu seras assaillie par l'angoisse, ta mémoire s'obscurcira de souvenirs atroces, tu perdras le repos de l'âme, tu pleureras sur les innocents qu'on égorge, et sur ton impuissance devant l'incommensurable bêtise des hommes.

-Peut-être, Odysseus. Je pressens tout cela. Mais aucun de tes avertissements ne me détournera de mon projet. Le destin m'a tout donné. On me dit « Bienheureuse ». Je ne pourrais le rester si je ne tentais pas de partager mon bonheur. Je veux prendre le risque d'aimer.


Odysseus me contemplait d'un regard où se mêlaient respect, étonnement et une immense tendresse, peut-être même de la compassion. Il savait, lui, quel enfer pouvait être le coeur de l'homme, la vie de l'homme, le monde des hommes. Mais il avait compris, aussi, que rien ne pourrait me détourner de mon projet. Il voulut se rassurer lui-même tout en me rassurant.

-Ton île, ton port d'attache, garde-le toi farouchement secret, que tu puisses t'y réfugier quand il te faudra soigner tes blessures et renouveler la source de ton énergie. Que cette parcelle du monde, au moins, échappe à la folie des hommes.

-Sois tranquille, mon Odysseus ; ici, ce sera à jamais notre sanctuaire à tous deux.

-A moi aussi ?

-Désormais, tu vis en moi, et la nouvelle existence que je veux construire te doit tout : c'est par toi que je l'ai conçue, que je la désire et que je l'accomplirai.

Par Eara - Publié dans : Littérature
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Vendredi 25 septembre 2009 5 25 /09 /Sep /2009 11:15

Les saisons passaient sur notre couple, sur l'île et sur la mer. Le dauphin, notre ami, toujours alerte, venait régulièrement pimenter notre baignade quotidienne de ses facéties et de ses jeux. Le coeur serré, je voyais qu'Odysseus n'y répondait plus avec la même ardeur. Le dauphin s'en rendait compte, lui aussi, et restait de longues minutes, tout calme à ses côtés, à se laisser dériver dans la vague. Odysseus était fatigué. Il ne parvenait plus, malgré mes soins et une vie saine et régulière, à reconstituer ses forces. Il en était conscient, et en souffrait, non pour lui-même, mais bien pour moi.


-C'est curieux, me dit-il, un jour que nous nous reposions, l'un contre l'autre, face à la mer, mon esprit dérive de plus en plus souvent vers mon passé, vers mes souvenirs. Comme si la vie était derrière, et que le bilan s'en établissait tout seul. Je te dis cela, Calypso, pour que tu te prépares...

-Tu as peur de mourir ?

-Tu sais bien que non. J'ai peur que tu sois malheureuse, c'est tout.

-Je serai malheureuse. Mais je surmonterai. Ne t'en fais pas pour moi. En attendant, tu es bien vivant, Odysseus, alors profitons de la moindre parcelle de ce bonheur qu'il nous est donné de vivre à deux.

-Parfois je me récite des passages de ce récit merveilleux de mes aventures que chantaient les aèdes, dès mon retour à Ithaque, au cours des longues veillées. Je devrais être fier d'avoir inspiré une épopée de cette envergure.

-Et tu ne ressens pas de fierté ?

-Non, aucune, presque de la gêne. Si tu savais comment les conteurs embellissent la vérité. Un soir, nous avons par miracle échappé à un massacre sur une côte inhospitalière où nous bivouaquions, et voilà que, dans l'épopée, nous avons échappé, grâce à notre courage et à mon intelligence, à un peuple de géants anthropophages. Et tout à l'avenant...

-Les hommes ont besoin de héros et de rêves, Odysseus. Sois heureux si ton aventure nourrit leur imagination et permet aux poètes de créer des chefs d'oeuvre.

-Tu as l'art de considérer toujours les choses sous leur angle positif, de dégager leurs conséquences les plus favorables. Sans doute as-tu raison. Peut-être des générations s'enivreront-elles des vers de nos aèdes. Mais je ne peux m'empêcher de sourire quand je replace les épisodes de gloire dans la trame réelle de mes souvenirs. Chez Circé, par exemple, je n'avais aucun soupçon quant au contenu de la coupe qu'elle m'offrit en signe d'hospitalité. J'avais l'estomac barbouillé, c'est tout. Nous sortions d'une tempête, et la simple idée d'avaler une gorgée de vin fort me faisait chavirer davantage.

-Ne crois-tu pas que toutes les oeuvres littéraires sont nées de la même façon ? Le film même de nos souvenirs personnels est-il si différent ? Nous nous rappelons tel ou tel épisode de bonheur, de succès ou de gloire, nous souvenons-nous aussi de la migraine qui, au même moment, nous taraudait, ou de la sandale neuve dont la lanière nous sciait le pied ?

-Non, c'est vrai, la mémoire écrème les souvenirs.


Nous nous sommes levés et avons commencé à descendre le sentier de la falaise vers la grotte. Le vent jouait doucement dans nos tuniques légères.


-Il y a une autre raison, je crois, qui me fait éprouver quelque gêne à entendre chanter mes soi-disant exploits, reprit Odysseus.

-Laquelle donc, mon beau héros ? le taquinai-je.

-Les poètes chantent ce qui se voit, et même bien plus, puisqu'ils magnifient tout. Ils oublient le terreau fertile, la partie secrète, les hommes et les femmes qui entourent le héros, qui l'encadrent en quelque sorte, qui lui permettent d'exister.

-Tu veux dire qu'il y a des milliers de héros méconnus, qui ne seront jamais chantés, mais servent seulement de faire-valoir aux grands hommes de ton espèce ?

-C'est cela, oui. Je veux dire, si le pilote de mon bateau n'avait pas été exceptionnel, nous aurions été engloutis par la première tempête, et l'Odyssée avortait là. Je veux dire aussi, si aucun obstacle, humain ou naturel, n'avait entravé mon retour, je serais revenu chez moi, en Ithaque, en même temps que les autres rois chez eux, je ne serais pas devenu le héros symbole du courage et de la ruse contre le destin, ni Pénélope celui de la fidélité. Toutes ces aventures me sont arrivées à moi, elles auraient pu échoir à un autre. Alors c'eût été lui, cet autre, le héros de nos aèdes, et moi l'auditeur, un homme parmi les autres, indistinct dans la foule anonyme.

-Peut-être. Mais tu oublies une donnée essentielle : la façon dont tu as vécu les épreuves, ton courage, ta présence d'esprit, ton humour, la générosité avec laquelle tu as toujours préféré la sauvegarde de tes hommes à ta gloire ou à ton butin personnels.

-Un autre aurait pu manifester les mêmes qualités, peut-être même supérieures. Je ne suis ni unique, ni parfait, ni incomparable.

-C'est possible ; mais c'est toi, Odysseus, qui a été choisi. Tu peux en rendre responsable le destin, les dieux ou le hasard, mais c'est ainsi.


Je l'embrassai fougueusement.

-Et tu l'assumes très honorablement, mon Odysseus, je t'assure.

Il sourit, fier comme un adolescent après sa première conquête.


-Il faut dire que je suis bien secondé, lança-t-il, mutin. D'ailleurs, continua-t-il, l'héroïsme, ce n'est pas uniquement ce tissu d'exploits vantés par les poètes. Je me suis dit souvent, très humblement, que bien des vies obscures valaient la mienne, par leur héroïsme quotidien, inlassable. Considère, par exemple, une simple mère de famille : levée tôt, couchée tard, dépensant chaque parcelle de son énergie, jour après jour, au bien-être des siens ; elle écoute, elle comprend, elle console, elle encourage, elle temporise, elle négocie, elle se bat ; elle voit partir l'homme qu'elle aime à la guerre ; elle attend, elle assure, en cachant son angoisse, la survie de la famille. Elle voit ses fils grandir, courir les chemins de la vie, partir à leur tour aux combats. Ses filles la quittent, pour commencer elles aussi le parcours héroïque. Je te le dis, Calypso, ce n'est pas de quelques personnages comme Achille ou comme moi que les poètes devraient remplir leurs oeuvres, mais des gens simples et bons qui font rayonner, au prix d'un combat quotidien, un peu de lumière, comme ils peuvent, autour d'eux.

-Pourquoi n'écrirais-tu pas ce poème-là ? Celui des hommes de bien, des hommes de rien ?

-Parce que je sens que je suis au bout de ma vie. Je n'ai plus l'énergie de commencer une nouvelle aventure. D'autres le feront bien. Si, dans quelques années ou quelques siècles, tu recueilles sur ton île un autre naufragé, cela occupera peut-être ses loisirs : tu lui suggéreras mon idée ; et, d'évoquer mon souvenir, peut-être ton coeur battra-t-il quelques instants plus fort.

-Sûrement pas, lui dis-je, taquine, je t'aurai oublié depuis bien longtemps ! Que crois-tu donc, mon petit héros ?


Il fit mine de m'attraper pour me faire rouler dans le sable ; je lui échappai d'un saut de côté et me mis à courir. Il me poursuivit en riant, tentant d'imiter en même temps les grognements d'un ours en furie. Je fuyais, légère, devant lui. J'entendais derrière moi rouler les cailloux secs sous ses pas. Tout à coup, plus rien, le silence. Je me retournai, intriguée. Il était affalé sur le sol, haletant, hagard, incapable d'articuler un mot. Un instant je crus à une ruse du jeu ; Odysseus voulait me faire peur ; il utilisait ce subterfuge pour arrêter ma fuite parce qu'il n'était pas capable de me rattraper. Je le regardais, cherchant mon souffle, mi-rieuse, mi-interrogative. Sur le qui-vive, prête à redémarrer en flèche, je m'attendais à ce qu'il bondisse d'un instant à l'autre sur ses deux pieds pour reprendre la poursuite. Mais il restait là, tassé sur lui-même, le regard perdu. Je pris peur, consciente tout à coup qu'il ne jouait pas. Je courus vers lui, m'agenouillai à ses côtés, le flattai doucement, comme un animal blessé.


-Qu'as-tu donc, mon Odysseus ? lui demandai-je doucement.

-Je ...je ne sais pas, articula-t-il avec difficulté. Mes jambes se sont dérobées sous moi, comme ça, sans avertissement. Comme si elles étaient en chiffon.

-Tu peux essayer de te relever ?

-Je ne sais pas. Oh Calypso, j'ai peur ! Que m'arrive-t-il ? J'ai peur d'essayer et de pas y parvenir.

-Je suis là, Odysseus, je vais t'aider. Fais un effort.


Il rassembla son énergie, se tendit, et, en hésitant comme s'il apprenait à marcher, se mit debout, avança un pied, puis l'autre. Il se cramponnait à mon bras. Je luttais pour garder mon équilibre et accompagner sa marche à son rythme hésitant et chaotique. Peu à peu, pas à pas, il retrouva sa démarche naturelle. Il se hasarda, après quelques instants, à lâcher mon bras. Je le sentais tout entier attentif à son corps, à ses réactions, tout tourné au-dedans de lui-même, s'étudiant et cherchant à comprendre ce qui avait bien pu provoquer cette chute inexpliquée.


Nous revînmes ainsi, l'un près de l'autre ; il s'observait, je l'observais moi aussi ; je me demandais ce que le destin avait choisi de lui imposer comme ultime épreuve de sa vie d'homme.

Par Eara - Publié dans : Littérature
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