Acte II
Scène 1 (décor 1 ; lumière du soir ; Achille pêche toujours)
Achille : Il en met du temps... Je parie qu'il veut en faire trop, comme d'habitude... Je n'aurais jamais dû le laisser partir ainsi... Il devrait être rentré depuis des heures... Quel imbécile je suis ! S'il lui arrive quelque chose, je ne me le pardonnerai jamais !... Patrocle, mon petit Patrocle, reviens, je t'en supplie ! Pense à moi, à mon angoisse ! Reviens, mon petit Patrocle !
Scène 2 (même décor)
(Ajax et Diomède entrent, portant Patrocle mort sur un brancard ; ils le déposent près d'Achille)
Diomède : Achille... Achille, je...je suis désolé (Achille se retourne et comprend)
Ajax : On a tous cru que c'était toi. Tu aurais dû l'entendre, l'ovation qu'on lui a faite quand il est arrivé ce matin ! Son apparition nous a galvanisés !
Diomède : Alors, tout a été très vite : ton char fonçait en première ligne, comme si tes chevaux étaient emballés !
Ajax : Les autres chars, comme au stade, rivalisaient de vitesse derrière lui. Les cochers hurlaient d'excitation ; les javelots filaient en pluie, des cataractes de flèches s'abattaient sur l'ennemi !
Diomède : Et derrière les chars, les fantassins, en rangs serrés, pique en avant ; oubliées les blessures, oublié l'épuisement ; tous brûlaient d'en découdre ! Les rangs troyens ont été enfoncés comme beurre au soleil !
Ajax : Les Troyens aussi ont cru que c'était toi, flamboyant et terrible, au premier rang des Grecs ! L'effet de surprise passé, ils ont tenté de résister, de se regrouper, de faire face...
Diomède : Peine perdue, l'assaut de nos troupes était irrésistible. Les Troyens ont reflué en désordre, tentant comme ils pouvaient de retrouver l'abri des remparts de la ville.
Ajax : Les nôtres les poursuivaient sauvagement. Nous avions à venger notre défaite d'hier, l'incendie des vaisseaux. On massacrait à tour de bras. Cela devenait une boucherie...
Diomède : De cette débandade troyenne, un seul homme s'est détaché, magnifique, debout sur son char, resplendissant de courage et de fierté. Il a attendu celui qu'il croyait être Achille. Seul.
Ajax : C'était Hector.
Achille (complètement prostré) : C'était la mort.
Ajax : Oui, tu as compris. Patrocle n'a pas éludé le combat. Il a fait face, splendide, avec panache. Mais face à Hector, il ne faisait pas le poids.
Diomède : Quand il est tombé, tout s'est arrêté. Grecs et Troyens figés, sur place. Comme si un météore venait de s'abattre à leurs pieds. Achille, mort ? C'était impensable !
Ajax : Alors Hector s'est penché sur le guerrier agonisant, lui a ôté son casque, et tout le monde a pu voir...
Achille : ...que ce n'était pas moi, en train de mourir, mais mon autre moi-même, Patrocle.
Ajax : Patrocle est mort très vite, rassure-toi.
Diomède : Les Troyens se sont jetés sur lui pour le dépouiller de tes armes, de ta cuirasse. Tu penses, posséder un fragment de ce qui t'a touché et appartenu, à toi, le fabuleux Achille !
Ajax : Tout juste si on a pu sauver tes chevaux et ton char...
Diomède : ...et le corps de Patrocle, presque nu...
Achille : Merci, mes amis. Laissez-moi maintenant.
Diomède : Si on peut faire quelque chose...
Ajax : On peut t'envoyer des femmes pour lui faire sa toilette...
Achille : Non, laissez-moi, laissez-moi maintenant. Mon dernier soir avec lui, je veux être seul à le vivre.
Diomède : Bon, ben tu sais où nous trouver. A plus tard.
(Ajax et Diomède s'en vont, embarrassés et émus)
Scène 3 (même décor)
(Achille, puis Thétis)
Achille (se couvre la tête de sable, se bat la poitrine, gémit de façon inarticulée, caresse Patrocle, l'étreint, puis martèle rageusement le sol de ses poings) :
Patrocle, Patrocle, pourquoi m'as-tu abandonné ? Je t'avais bien dit de ne pas aller trop loin, de ne pas te laisser emporter par ta fougue ! Patrocle, pourquoi ?
Thétis (apparaît, empressée) : Mon petit, tu as mal, je sais.
Achille : Maman ! Je ne peux pas vivre sans lui !
Thétis : Allons, allons... Ca va passer, laisse faire le temps. Tu verras, le temps adoucit toute souffrance.
Achille : Maman, pourquoi avez-vous laissé faire cela, là-haut, sur votre Olympe ? Tu es déesse, non ? Tu peux tout ! Et ton copain Zeus ? Il n'a donc pas de coeur ? Il ne pouvait pas empêcher cela ?
Thétis : Tu es injuste, Achille. Tu voulais à tout prix humilier Agamemnon, tu te rappelles ? Tu l'as eue, ta vengeance ! Et qui c'est qui l'a négociée ? C'est maman, tout de même !
Achille : Oui, je l'ai eue, ma vengeance ! Mais à quel prix !
Thétis : Ca, mon petit, tu aurais dû le savoir : tout se paie. Tu ne crois pas que ta colère pour Briséis était démesurée ?
Achille : Tais-toi, maman, tais-toi ! Je sais tout cela ! Dieux ! Pourquoi me suis-je laissé aller comme cela ? Pourquoi, pourquoi ? Pourquoi ne m'avez-vous pas arrêté à temps ?
Thétis : Si les dieux devaient passer leur temps à endiguer toutes les conneries humaines, ils n'auraient plus une minute à eux ! C'est le surmenage et la déprime assurés !
Achille : Mais ils ont l'éternité à eux, tout de même ! ... Que vais-je devenir maintenant ? J'ai perdu mon ami, j'ai perdu ma cuirasse et mes armes, j'ai perdu l'estime des Grecs et celle des Troyens. Je ne me supporte plus moi-même. Je veux mourir. Patrocle, attends-moi, je descends avec toi dans le royaume des morts ! (il se précipite sur le corps de Patrocle)
Thétis (le détachant du cadavre sans ménagement) : Bon, assez de pathos comme ça ! Tu n'es pas un peu gêné, non ? Devant tout ce monde ! Ton ami, tu le retrouveras bien assez tôt ! Tu sais, la seule et unique chose dont chaque mortel peut être absolument sûr, c'est qu'il mourra un jour. Attends donc ton tour, que diable !
Achille : Attendre mon tour, attendre mon tour... il suffit que je me laisse mourir sur le sable, à côté de mon Patrocle adoré !
Thétis : Et Hector ? Tu ne vas rien lui faire ? Toi, le champion de la vengeance ? Toi qui faisais trembler tous les peuples de la terre ? Hector te tue ton grand amour et tu ne songes qu'à geindre ?
Achille : Hector ? Je voudrais lui arracher les couilles, à Hector, lui crever les deux yeux, le dépecer comme une pièce de boucherie, et laisser pourrir son cadavre au soleil et sous la griffe des vautours ! Voilà ce que je voudrais lui faire, à Hector !
Thétis : Eh bien, le beau programme ! Pourquoi donc ne l'appliques-tu pas ?
Achille : Tu oublies que je n'ai plus d'armure, plus de glaive. Tu veux m'expédier au combat à poil et sans armes ?
Thétis : S'il ne tient qu'à cela ! Tu connais maman : un mot, un geste, et maman fait le reste !
Achille : Que veux-tu dire ?
Thétis : Tu sais, Héphaïstos, le dieu-forgeron : il me doit un petit service ; il se fera un plaisir de forger pour mon Achille nouvelle cuirasse et armes étincelantes. Suffit que je demande !
Achille : Ben, demande alors, et vite ! Patrocle, tu seras vengé !
(Thétis s'en va, légère et affairée ; noir)
Scène 4 (décor 3)
(Thétis, Héphaïstos, bossu, boiteux, un gros marteau en main)
Thétis : Tu veux bien exécuter ma commande en urgence, dis, mon petit Héphaïstos ?
Héph. (se précipitant sur elle, visiblement émoustillé) : Oh que oui, ma toute belle ; c'est si rare, une belle fille qui a besoin de moi ! (il est arrêté net par une baffe bien appliquée) Ah ?... Bon... C'est pas ça que tu voulais ? Je me disais aussi... Enfin... Peut-être une autre fois ?.... Bon... C'est quoi alors, la commande urgente ?
Thétis : Une belle cuirasse toute neuve, pour mon Achille, et les armes qui vont avec. Et solides, hein ! Mon Achille a dans la tête de descendre Hector, le meilleur des Troyens. Alors, pas de faille, pas de défaut, la qualité supérieure, d'accord ?
Héph. :Oui madame, bien madame. A vos ordres madame. Je m'y mets tout de suite. (il se retire ; Thétis en profite pour se refaire une beauté ; Héphaïstos revient avec bouclier, cuirasse, casque et épée)
Thétis : Déjà ! Tu es sûr que c'est bien fait ?
Héph.: Je suis le dieu de la forge et du feu, tu le sais bien tout de même ! Alors fais-moi confiance. Voilà le travail.
Thétis (rapide bisou sur la joue d'Héphaïstos) : Merci, mon gros. Tu es le meilleur ! (elle s'en va avec les armes)
Scène 5 (même décor)
(Héphaïstos et les autres dieux)
Zeus (s'installe pour trôner) : Qu'est-ce qu'elle te voulait, Thétis ?
Héph.: Des armes nouvelles pour son fils, Achille.
Zeus : Ah oui, Achille, quelle histoire ! Dire qu'il va encore falloir s'occuper de son combat contre Hector !
Héra : Tu ne vas pas remettre ça ! Hector doit mourir ! Tant qu'il vivra et combattra, les Troyens résisteront aux Grecs. A ce train-là, la guerre de Troie deviendra la guerre de Cent ans !
Arès : Tiens, y a de l'idée, là ! Cent ans de carnage assuré ! Je suis pour, moi ! Allez, papa Zeus, laisse vivre Hector, que ça dure, que ça dure, ouiiii !!!
Athéna : Sauvage, insatiable massacreur, vampire qui te saoules du sang des autres ! Comment les autres dieux peuvent-ils te supporter ?
Aphrodite : D'ailleurs, tu es sans cervelle : tu imagines tes beaux guerriers dans cent ans ? Une armée de croulants en train de se taper dessus à coups de béquilles en mâchonnant leur dentier ?
Hermès (riant) : Pas mal, un duel en béquilles ! ... Tes collègues ont raison, Arès ; emporté par ton enthousiasme, tu oublies que les mortels, eux, n'ont pas toujours vingt ans.
Zeus : Il faut donc bien mettre, d'une façon ou d'une autre, un terme à cette guerre. Mais rassure-toi, Arès, tu ne resteras pas longtemps au chômage ; la guerre, les humains la réanimeront, à chaque génération, d'âge en âge, jusqu'à la fin des temps. Tu auras de quoi t'occuper toute ton éternité, je t'assure !
Héra : Enfin une parole sage. Bon. Alors, première étape : la mort d'Hector, c'est bien ça ?
Zeus : C'est bien ça, oui, malheureusement.
Arès : Pourquoi « malheureusement » ?
Athéna : Parce que, boucher sans coeur et sans cervelle, Hector est parmi les humains actuels l'un des meilleurs. Il se bat bien, avec courage, mais uniquement parce qu'il le doit. Il hait la violence. Il est noble et généreux, et doit faire la guerre à cause d'un frère imbécile, ce Pâris voleur de femme !
Aphrodite : Dis plutôt à cause de ces Grecs dévoreurs des richesses des autres et suant d'orgueil par tous les pores de leur cuir de barbares !
Zeus (tonnant) : Les enfants, c'est fini ! La paix ! Toujours à critiquer les humains, mais vous, les dieux, que faites-vous d'autre que vous déchirer sans cesse ? Vous n'avez pas honte ?
Héra : Revenons à notre plan stratégique. Première étape, d'accord : mort d'Hector. Deuxième étape ?
Hermès : Moi, j'ai une petite idée...
Les autres : Ah oui ?
Hermès : Même sans Hector, les Troyens sont encore trop forts pour être battus à la loyale par les Grecs. Si vous voulez que les Grecs gagnent, il faut les faire gagner par une ruse.
Les autres : Une ruse ?
Hermès : Oui, et je m'en charge. Je sais déjà lequel des Grecs je vais inspirer pour que ça marche.
Les autres : Lequel, qui ça ?
Hermès : Ulysse, pardi ! Vous en connaissez un plus malin qu'Ulysse ? Moi, non. Il est la roublardise incarnée. Je suis sûr qu'il saura tirer le meilleur parti de mes suggestions.
Aphrodite (séductrice) : Hermès chéri, dis-nous en un peu plus ! C'est quoi, ta petite idée ? Tu nous émoustilles ! Allez, réponds-moi, Hermès chéri !
Hermès : Pas question ! Tu serais capable d'aller prévenir les Troyens en catimini. Je te connais, va ! (à tous) Vous n'avez qu'à suivre le déroulement des événements du haut de votre nuage préféré. Alors vous saisirez toute la complexité et la subtilité de ma puissance intellectuelle, par Ulysse interposé !
Aphrodite (dépitée) : Ben, c'est pas la modestie qui t'étouffe en tout cas ! (elle se détourne et se penche vers la Terre) Oh ! Venez voir ! Achille sort de sa tente ! Comme il est beau, tout de même, dans sa nouvelle cuirasse ! Quel panache, quelle allure ! Regardez, il bondit sur son char comme un jeune léopard, il fouette ses cavales, quelle fougue ! Il fonce vers Troie, à travers la bataille. Tous s'écartent devant lui, comme devant un torrent impétueux !
Athéna : Ah, Hector l'a repéré ! Que va-t-il faire ? Il hésite, Hector. Il a peur. Il sait que c'est son dernier combat...
Héphaïstos : La peur l'emporte, lui tord le ventre. Il fuit. Achille le course. Sauve-toi, Hector, sauve-toi, rien ne vaut la mort d'un héros tel que toi !
Arès : Mais laisse-le se battre, nom de Zeus ! C'est pas marrant à la fin ! Aphrodite sauve Pâris quand Ménélas allait le trucider, toi tu veux maintenant sauver Hector ! C'est pas de jeu ! Laisse-les s'étriper, quoi, qu'on ait un peu de spectacle !
Athéna : La ferme ! Voyou, vaurien, pauvre type ! Hector n'a pas besoin de tes vociférations ! Regarde, c'est un homme, un vrai. Il a peur, mais il se domine. Il s'arrête de fuir. Il fait face. Il attend Achille. Tu vas l'avoir, ton duel !
Héra : Ce qu'ils sont beaux, tous les deux, Achille et Hector, Hector contre Achille ! Quels mâles ! Quels corps ! Quelle puissance ! Et vous dites, messieurs les dieux, que les humains sont façonnés à votre image ? Hum ...
Aphrodite : Ca y est, ils sont aux prises. Ouaaaah ! Les coups qui partent ! Comment peuvent-ils encore tenir debout ? C'est grandiose ! ... Mais, mais... Vous voyez ce que je vois ? On dirait qu'Hector perd sa cuirasse par morceaux. C'est pas possible ! C'est pas naturel ! Son casque roule à terre, son bouclier se brise, son armure se détache. C'est pas vrai, c'est un cauchemar ! (à Zeus) Papa, papa, mais fais quelque chose ! Hector est tout nu, tout vulnérable, devant la fureur d'Achille !
Zeus : Ainsi en a décidé le destin, ma petite fille. Tu n'y peux rien, je n'y peux rien. Laisse la destinée d'Hector s'accomplir.
Aphrodite (effondrée) : Noon ! Achille l'a cloué au sol, d'un ultime coup de glaive. Il va mourir ! Il meurt ! Mon beau héros... (elle sanglote ; Athéna la relève et l'entraîne vers le fond)
Zeus (à Athéna) : Oui, tu fais bien, fille de la Sagesse. Notre Aphrodite ne pourrait pas supporter la suite.
Les autres : La suite ?
Zeus : Achille est déchaîné, aveuglé de vengeance et de haine. Il va traîner le cadavre d'Hector, tout sanglant, attaché à son char, dans la poussière autour de Troie, puis le ramener au camp des Grecs, sans honneurs, sans prières, sans hommage funéraire, pour le laisser dévorer par les vautours et les chiens, en offrande aux mânes de Patrocle !
Héphaïstos : Si les hommes ont vraiment été faits à notre image, nous ferions bien de commencer à nous poser des questions... Prométhée, ou quel que soit le nom du Créateur, il aurait mieux fait de s'abstenir, ou de se choisir d'autres modèles...
(noir)
Scène 6 (décor 1)
(C'est la nuit ; seule une lampe à huile brûle ; Achille, d'abord seul, assis, dans ses pensées ; le cadavre d'Hector dans un coin ; Priam entre)
Achille (sursaute) : Qui es-tu ? Comment oses-tu venir troubler ma méditation ?
Priam : Mon fils, c'est mon fils bien-aimé qui gît là, comme une carcasse de boucherie. Ne serais-tu qu'un boucher, noble Achille ? Je ne peux le croire.
Achille (sautant sur ses pieds) : Priam ? J'ai devant moi Priam, père d'Hector et de Pâris, et roi de Troie ?
Priam : C'est moi-même. N'aie crainte. Je suis venu à toi avec l'esprit de paix, en suppliant.
Achille : Tu es venu seul ? Tout seul dans la nuit à travers les lignes grecques ? Quelle audace ! Et nul garde ne t'a molesté ?
Priam : Un dieu, sans doute, me protégeait. Il fallait que cette entrevue ait lieu (il se jette aux pieds d'Achille). Achille, je le voulais de toutes mes forces ! Rends-moi le corps de mon fils, laisse Andromaque, sa femme tant chérie, l'embrasser une dernière fois, laisse-nous lui rendre les honneurs funèbres que mérite sa bravoure !
Achille : C'est pour me demander cela que tu as pris tant de risques ? Et si j'appelle les gardes, là, maintenant ? Si je te fais égorger, et jeter en pâture aux corbeaux avec les restes de ton fils ? Troie décapitée de son roi et de son prince en un seul soir ! Joli coup, non ? Fin d'une longue tragédie et retour à la paix !
Priam : Cela m'a à peine effleuré. C'était un risque à prendre. J'avais foi dans ta noblesse d'âme. J'ai toujours foi, même après tes paroles. De toutes façons, je n'aurais pas pu agir autrement : comment continuer à vivre et à régner sans avoir tout tenté pour sauver Hector du malheur éternel ?
Achille : Relève-toi, roi de Troie, relève-toi. Tu as raison, et ma colère et ma vengeance ont assez duré. Je sais que c'est ma faute, ma faute à moi, si Patrocle est mort. Je mesure quels ravages l'orgueil et la colère ont causés ... (il aide Priam à s'asseoir) Tu me fais penser à mon vieux père, qui m'attend au pays. Tiens, prends une coupe de vin, reconstitue tes forces. Je vais faire envelopper le corps d'Hector et atteler un char, que tu puisses dignement le ramener à Troie.
(Priam se lève et l'embrasse ; noir)
Scène 7 (même décor)
(Briséis fait des bagages : peploi dans un coffre, armes, vaisselle...; si possible, sur l'écran du fond, lueurs d'incendie ; les autres acteurs entrent à tour de rôle)
Briséis : Dis, Ulysse, on part déjà demain ? Tu ne perds pas de temps, toi, au moins ! Tu es sûr qu'on aura pu embarquer tout le butin, les captives, le matériel et les hommes ?
Ulysse (entre en scène, un gros sac sur l'épaule, d'où dépasse un petit cheval de bois) : Il le faut, Briséis ! Magne-toi le train ! Déjà dix ans que ma fidèle Pénélope m'attend. Je ne vais tout de même pas la faire attendre dix ans encore... !
Ajax (entre à son tour avec un gros sac) : Ah, sait-on jamais ? Avec les aléas des voyages en mer ! Enfin, soyons optimistes, on a gagné la guerre, c'est déjà quelque chose !
Ulysse (brandissant sa maquette de cheval) : Oui, et c'est grâce à qui qu'on a gagné la guerre ? Saluez le piège conçu par une intelligence supérieure !
Agamemnon (entre en traînant Cassandre comme une brute) : Salut à toi, ô intelligence supérieure d'Ulysse ! O cervelle brillantissime sans laquelle on serait toujours à se taper dessus comme des couillons. C'est vrai ça, Hector est mort, Achille est mort, des tas énormes de héros sont morts, et on se battait encore !
Ajax : En tout cas, qui aurait pu penser que ce serait cette nouille de Pâris qui allait liquider Achille ? Et d'une seule flèche encore ! En plein talon !
Briséis (émue) : C'était son seul point faible, à Achille, son talon. La nouille, comme tu dis, devait sans doute le savoir... ou alors un dieu aura guidé sa main.
Agamemnon : Un dieu, un dieu... laisse un peu les dieux où ils sont ! Moins on en parle, moins ils se mêlent de nos affaires, et mieux ça vaut.
Cassandre (sépulcrale) : Là, tu ne crois pas si bien dire, Agamemnon ! Si tu savais, ah, si tu pouvais savoir ce que les dieux te réservent...
Agamemnon : Va te faire foutre, espèce d'illuminée ! Je me demande pourquoi je t'ai gardée en vie au lieu de te balancer des remparts comme les autres... (lubrique) Faut dire que t'es pas mal tournée...
Cassandre : Arrière, barbare ! Bas les pattes ! Je suis la vierge consacrée à Apollon ! Qui osera me toucher mourra la gorge tranchée, débité en morceaux par une hache de jalousie et de haine !
Agamemnon : Divague, vitupère et crache tes malédictions tant que tu veux, pauvre folle. Cette nuit, Apollon ou pas, tu passes à la casserole !
Ménélas (entre, tendrement enlacé à Hélène) : Que voilà un programme intéressant ! N'est-ce pas, ma jolie petite colombe ? Qu'en penses-tu, mon trésor ?
Hélène (roucoulant) : Je n'en pense que du bien, mon doux ami, mon beau mari, mon grand mâle, mon puissant étalon ! Ah ! Je n'oublierai jamais, jamais, ton assaut final au palais de Priam ! Les colonnes qui s'effondraient, les hurlements, les flammes, l'odeur du sang, le massacre et les fuites éperdues, ma terreur à moi, pauvre gazelle abandonnée au coeur de l'horreur. Et puis toi, toi mon sauveur, mon époux et mon maître, tu t'es dressé, formidable parmi les ruines fumantes ! Tu m'avais vue et reconnue, malgré ma robe déchirée, ma chevelure dénouée, et l'épouvante qui me tordait les traits ! Et tu m'as enlevée, comme une plume, contre tes pectoraux puissants, et tu m'as sauvée de l'enfer et du carnage !
Ménélas : Ma toute petite, mon Hélène à moi !
Agamemnon : Est-ce que tu n'avais pas dit, gros balourd, que tu châtierais l'infidèle ? Tu as la mémoire bien courte il me semble...
Ménélas : Comment châtier plus encore cette pauvre petite tourterelle ? N'a-t-elle pas déjà assez souffert ? Vois cette taille, cette chute de reins, ces seins parfaits, l'or de cette chevelure ! Toujours aussi belle, aussi ensorcelante, après dix ans... Comment pourrais-je risquer d'abîmer une telle oeuvre d'art ?
Briséis : Pauvre type, c'est pas croyable... Dis, perfection, puisque te voilà en passe de redevenir reine de Sparte et femme du grand Ménélas, j'ai quelque chose à te demander...
Hélène : Bien sûr, Briséis, tout ce que tu veux. Je n'oublierai jamais ta gentillesse, et comme tu m'as tenu compagnie, pendant mon long exil à Troie, quand je me sentais seule, et que Pâris n'était pas là.
Briséis : Bon, ben voilà. Tu sais, moi, la Grèce, je n'ai pas tellement envie d'y aller. Y faire quoi ? Servante ? Au mieux concubine d'un de vos gros mâles barbares ? Non merci !
Hélène : Tu es jeune et belle, Briséis, et intelligente. Tu pourrais te marier, fonder une famille...
Briséis : Non, Hélène. Toute ma vie je resterai l'étrangère, la fille d'un peuple vaincu.
Hélène : Mais pense à moi, Briséis. J'ai vécu dix ans parmi vous. Vous m'avez accueillie, entourée, adoptée. Jamais les Troyens ne m'ont traitée en étrangère !
Briséis : Tu oublies, Hélène, que les Troyens avaient atteint un niveau d'humanisme et de civilisation dont vous, les Grecs, êtes encore loin.
Hélène : Tu as aimé Achille, tout de même, un de ces Grecs pourtant sous-développés, d'après toi !
Briséis : Achille, oui, je l'ai aimé ! Bien obligée d'ailleurs : j'étais sa captive, il ne m'a pas vraiment demandé mon avis. Remarque, il savait s'y prendre... Achille ...il était émouvant, un coeur de gosse dans un corps de rêve.
Hélène : Ca, pour un corps de rêve, il était servi ! Avant mon mariage, il me faisait déjà fantasmer. Après mon mariage aussi, d'ailleurs ! Tu comprends, avec le gros Ménélas, c'était pas vraiment le pied...
Briséis : Chuut, il pourrait t'entendre. C'est pas le moment, il vient juste de te pardonner et de te reprendre pour épouse !
Hélène : Ouais, tu as raison. Enfin, on peut toujours espérer qu'il se fasse trucider un jour ou l'autre, ou qu'il crève de mangeaille et de beuverie ; le plus tôt sera le mieux.
Briséis : Hélène ! Ecoute-toi parler ! Et tu voudrais que je quitte ma terre, les malheureux survivants de mon peuple, pour vivre le reste de ma vie au milieu de barbares tels que vous ? Sans compter les souvenirs qui m'empoisonneront jusqu'à la mort : ma ville en flammes, les enfants qu'on égorge, les filles qu'on force, les hommes qu'on massacre. Comment pourrais-je jamais pardonner aux Grecs ? Même au nom d'Achille !
Hélène : Bon, bon, bon, bon... Mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans, moi ? Tu voulais bien me demander quelque chose ?
Briséis : Oui. Demande ma liberté à ton cher mari ; qu'on me laisse ici, seule, sur la plage. Que les Grecs m'oublient et partent sans moi !
Hélène : Mais que vas-tu devenir ?
Briséis : T'occupe. Je me débrouillerai. Je ne suis pas une petite oie blanche tout droit sortie du gynécée. (elle crie) Mais rendez-moi ma liberté !
Ménélas : Qu'est-ce qui lui prend ?
Hélène : Elle veut rester ici !
Ménélas : Quoi ? On lui offre un aller gratuit pour la Grèce, et elle le refuse ? Les femmes sont folles !
Hélène : Justement, mon petit poulet en sucre, une fille comme elle, une folle, qu'est-ce qu'on en ferait, au pays ? Ne fais pas comme ton grand frère Agamemnon, qui s'encombre de cette Cassandre insensée ! Tu verras, elle lui portera malheur !
Ménélas : Oh, après tout, je m'en tape. Une fille de plus ou de moins ! Du moment que je t'ai de nouveau toute à moi, mon trésor ! Qu'elle fasse ce qu'elle veut ! Viens, mon ange ! (Ménélas et Hélène sortent enlacés ; Ulysse et Ajax sont sortis un peu auparavant, emportant le gros coffre ; restent Diomède et Briséis)
Scène 8 (même décor)
(Briséis, Diomède)
Diomède : J'ai entendu tout ce que tu disais à Hélène, Briséis. Tu as raison. Nous avons encore beaucoup à apprendre, nous, les Grecs. J'avais un ami troyen, c'était Glaucos. J'avais été son hôte, avant la guerre, pendant tout un été.
Briséis : Glaucos est mort ?
Diomède : Oui, tué par un Grec. Un peu avant sa mort, nous nous étions trouvés face à face, sur le champ de bataille. Nous nous sommes reconnus, salués avec émotion, puis détournés l'un de l'autre. Chacun de nous avait bien assez d'ennemis à affronter ! Nous pouvions bien nous épargner mutuellement !
Briséis : Diomède, tu dois y aller maintenant : regarde, vos navires sont prêts à lever l'ancre !
Diomède : Je reste, Briséis. Ils peuvent partir sans moi. Je reste.
Briséis : Tu restes ?
Diomède : Oui. Je ne veux plus tuer. Je ne veux plus me battre. Je veux construire. Je veux la paix. Je veux rebâtir sur les ruines fumantes de ta ville martyre. Je veux aimer.
Briséis : Nous sommes seuls, Diomède.
Diomède : C'est une femme comme toi que je veux aimer, Briséis. Si tu veux bien de moi. Nous serons le premier homme et la première femme. Nous réinventerons le monde, à notre façon !
Briséis : Nous réinventerons le monde... Mais nous essayerons d'être un peu plus malins et plus créatifs que les dieux !
(Fin)